Désirs et désordres !

 

                                                                                                           
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ACDJPSTU
Parle moins fort

J'étais couchée en travers du lit, comme d'habitude. Une clope à la main. Une fois sur deux la cendre s'écrasait sur les draps, il allait encore gueuler, ce gros con, il va encore en profiter pour m'emmerder une fois de plus. Je me suis levée pour aller chercher une bière, la cinquième de la soirée. C'était plus fort que moi: Cette petite étincelle, cette flamme qui tout à coup s'éclaire à l'intérieur de toi et illumine ton âme tout entière, j'arrivais à la ressentir uniquement quand j'étais seule, et quand je buvais un peu elle prenait carrément feu.                                                             

 Évidemment, Patrick me tenait pour une alcoolique notoire, et je sentais poindre un agacement prodigieux pratiquement à chaque fois que j'ouvrais la bouche. Dans ces conditions, c'était difficile de comprendre pourquoi je restais, et je cherchais désespérément la réponse au fond de ma canette. Pourtant, quand je l'avais rencontré, je vivais seule et j'adorais ça. Ça faisait déjà six ans. Six putains d'années qui étaient devenues un fardeau aussi lourd à porter qu'un sac à dos rempli de plomb.  Qu'est-ce qui avait bien pu me pousser à me lancer dans cette passionnante aventure qu'est la vie à deux ? Je cherchais encore la réponse, elle se dessinait lentement, et je savais que tant que je l'aurais pas trouvée je ne pourrais pas partir. Aussi, allais-je chercher d'un pas décidé ma cinquième bière.                                    

Ça faisait un sacré bon bout de temps qu'on baisait plus, et les rares fois où ça arrivait, il faisait ça rapidement, rageusement, des fois j'avais l'impression qu'il essayait de m'enfoncer son truc jusque dans la cervelle.

Généralement je me laissais stupidement faire, pour être tranquille, pour pas chercher la merde une fois de plus, et parce qu'après, il était calmé pour quelques jours, et dans un élan de grâce on pouvait même partager une soirée à peu près potable. Ce soir-là, il était sorti avec des potes, il allait rentrer beurré et c'était évidemment moi l'alcoolique, soit dit en passant. J'espérais qu'à l'heure où la clé tournerait dans la porte, je dormirais comme un bébé.

Par moment, je trouvais ma vie tellement triste que j'en aurais pleuré, mais la petite étincelle était pas morte, elle me rappelait à l'ordre régulièrement, et j'étais de cette race qui pense qu'à trente deux ans, elles ont encore la vie devant elle, une vie plus belle que tout ce qu'elles avaient pu imaginer, j'étais pas pressée, je savais que ça viendrait.

Aujourd’hui, il me demandait même plus si je voulais venir avec lui, il connaissait déjà la réponse, on s'était assez engueulé là-dessus. Je supportais pas ses potes, ces sombres petits connards qui s'écoutaient parler, qui se racontaient leurs profits, leurs magouilles, leurs belles montres, et toi Bernard, as-tu dépassé tes objectifs ce mois-ci ?

Je détestais les gens qui se prenaient au sérieux, j'avais toujours détesté ça, moi j'avais aucun objectif particulier, j'aimais la lumière, la bière, la douceur de vivre, l'ivresse, les livres, je détestais entendre parler de profit, j'aimais pas les costards et je portais jamais de montre. C'était probablement ces différences qui m'avaient attirée au début, pourtant. J'entrevoyais la possibilité de devenir normale, je me disais que c'était peut-être pas si mal, que j'allais rentrer dans leur monde et que comme ça j'aurais aussi plein de choses à raconter sur la construction de ma maison, ça va être super chéri, allons à Ikea. Même certains de mes potes, bien que étonnés, étaient ravis. Moi, l'éternelle célibataire, sans enfant, celle qui passait ses soirées à faire la fête dans des pubs enfumés et à changer de boulot comme de chemise, j'étais casée. Enfin. On avait eu chaud.

Et j'avais essayé au début, j'avais été de bonne volonté, j'y croyais à mort, je m'étais enthousiasmée pour une étagère en chêne, pour des gros plein de courses de temps de guerre, pour les balades à la campagne, les noëls en famille, j'avais même évoqué de mon plein gré un projet de maison, je voulais y aller à fond.

Bien évidemment, je m'étais essoufflée. J'avais commencé à trainer les pieds, à faire la gueule tous les trois quatre matins, à ne plus supporter le contact physique, je sentais que le truc revenait, mes bons gros pétages de plombs, je bloquais, une dingue au regard fixe incapable d'ouvrir la bouche, prête à te sauter à la gorge en une fraction de seconde.

Dans ces cas-là je partais faire un tour, j'allais me vider la tête en pleine nature, il fallait pas me parler, surtout pas, et pourtant, tu pouvais être sur que l'autre m'attendait de pied ferme pour savoir où j'avais bien pu passer, tu te fous de ma gueule non, putain t'étais où, t'aurais pas pu prévenir ?!!

Dans ces cas-là je remettais ma veste et je rentrais pas de la nuit, ça valait mieux pour tout le monde. La terre était remplie de gens normaux qui passaient leur temps à me casser les couilles.

Au boulot, je valais pas mieux. Je bossais derrière un bar et j'adorais ça. Les gens me confiaient tous les petits malheurs et leurs grands bonheurs, c'était bon pour la créativité, mes nouvelles avançaient à grand pas, ce qui faisait se tordre de rire Patrick. Lui, ce qu'il voulait, ce qu'il aurait voulu pour moi, et que je comprenne bien que c'était parce qu'il m'aimait, parce qu'il tenait à moi, parce que j'avais un de ces putains de potentiel qu'il était tellement dommage de gâcher, ce qu'il voulait, lui, Patrick, c'était que je vienne bosser dans sa banque, et il avait le bras long, je n'avais qu'un mot à dire. Va te faire mettre ne faisant pas partie de son vocabulaire, j'y avais droit dès que j'avais le malheur de rentrer un peu crevée, ou dès qu'il passait me voir au bar et qu'il me voyait cavaler avec mes verres à la main.

J'étais en train de penser à tout ça quand j'ai entendu la clé dans la porte, par chance je venais de terminer ma bière, je me suis précipitée sur la lampe pour l'éteindre, je me suis glissée dans les draps et j'ai fermé les yeux en rêvant à d'autres cieux.

J'étais à peine en train de m'endormir que j'ai senti une main se glisser dans ma culotte. J'ai continué à faire semblant de dormir en m'enroulant dans les draps mais ça l'a pas découragé, j'ai senti sa queue se coller contre mes reins, il bandait comme un cheval ce con, il a commencé à me malaxer un sein, putain, y en a y a rien qui les arrête, je dors et il serait prêt à me baiser, j'ai pesé le pour et le contre, je me suis retournée brutalement et je lui ai collé une de ces baffes, j'ai cru un moment que je m'étais pétée le poignet.     

Puis je suis allée m'enfermer dans la salle de bain, position du fœtus, lumière éteinte, le froid du carrelage me faisait du bien. Il tambourinait à la porte mais je savais qu'il se fatiguerait avant moi.

J'ai plus bougé. Surtout, ne plus bouger. Ma respiration se calmait petit à petit, j'entendais à peine les insultes qui fusaient de l'autre côté de la porte. Des peurs ancestrales qui revenaient, qui ne m'avaient jamais quittées, des angoisses vieilles de plusieurs vies qui me laissaient pas assez de répit, qui s'étaient faites à moi, ces vieilles salopes. Rien de neuf. Je me connaissais bien, puis ça faisait pas si peur, c'était pas mal confortable si on y réfléchissait bien, c'était comme une bonne couverture, une espèce de doudou.

Je suis restée un moment les yeux grands ouverts dans le noir, des tas de pensées plus incohérentes les unes que les autres me traversaient l'esprit, je les laissais faire, je les saluais gentiment, je les regardais défiler, silencieuses, c'était pas si désagréable, je commençais à bien les connaître.
Patrick a fini par aller se coucher. Il allait dormir de son sommeil de père tranquille, de brave type qui vit avec une fille à moitié cinglée, une fille pas facile-facile, même pas fichue d'accomplir le devoir conjugal sans se rouler en boule, des tas de dossiers urgents t'attendent demain mon bonhomme, oublie pas de régler le réveil, le monde t'ouvre les bras, ne le déçois pas.

Je me suis réveillée le lendemain dans une forme olympique. Je suis tranquillement sortie de ma cachette pour me faire un café, moment béni de la matinée. Je l'ai bu à petite gorgée sans jeter un regard à Patrick, qui était déjà levé.

Comme d'habitude dans ces cas-là, lui était aux petits soins, il me regardait en douce avec des yeux mouillants, et tu manges pas quelque chose, et il reste des biscottes si tu veux, je savais jamais s'il faisait ça parce que d'un coup je lui faisais peur, ou s'il avait décidé d'essayer la douceur.

Après ça je suis allée m'installer sur la terrasse avec mon PC, et je me suis mise à écrire comme une furieuse, comme si ma vie en dépendait, je l'ai senti venir dans mon dos pour me demander si je bossais pas aujourd'hui, j'ai pas répondu, il était resté planté là pendant un petit moment, puis il a poussé un soupir et il est parti, je retenais mon souffle, je sentais quelque chose monter, c'était pas le moment de le rater.

Tous ces connards croyaient savoir mieux que moi ce qu'il me fallait, c'était toujours comme ça avec les gens qui pensaient vous aimer, ils choisissaient pour vous, ils se rebellaient, ils vous assommaient de questions, ils voulaient pas comprendre, ça rentrait pas dans leur cervelle.
J'avais toujours été la fantasque, la fille un peu lunatique, celle qui sait pas se contenter de ce qu'elle a, qui en demande trop, qui croit encore au Père Noël, en tout cas visiblement, moi je dis ça pour toi, mais là tu y arriveras jamais, qu'est-ce que tu cherches à la fin ? A moi, ça me paraissait pas si compliqué, même si dans l'immédiat je voulais juste qu'on me foute la paix.

Florence avait appelé. Ma meilleure amie, celle qui me connaissait depuis quasiment toujours, elle m'avait dérangée en plein milieu d'une phrase lumineuse, je l'avais terminé à la hâte, et parce que c'était elle, j'avais décroché. Et j'avais fini par lui raconter ma nuit, la nuit dans la salle de bain, le doigt dans la culotte, les bières, la gifle. Elle avait commencé par me sermonner sur la bière, enfin sur l'alcool précisément, comme si la bière c'était de l'alcool, cette conne. Moi aussi je croyais bien connaître les gens, et comme à chaque fois y avait toujours un moment où ils me faisaient profondément chier, généralement ça coïncidait pile avec le moment où ils se mettaient en tête de me dicter ma conduite.
Puis elle avait enchainé en me disant de sa voix la plus douce possible qu'elle voyait pas bien ce que je reprochais à Patrick, que jusqu'à y a pas si longtemps j'avais l'air plutôt heureuse, je me demandais si elle aussi elle était pas en train de me prendre pour une foutue cinglée.

Et qu'est-ce que j'étais censée expliquer à Florence ?

Elle était mariée depuis sept ans et elle avait passé le cap les doigts dans le nez, ils avaient fêté ça avec une semaine à la mer, d'après elle ça avait été super, une vraie seconde lune de miel. Elle avait vaguement trompé son cher et tendre y avait de ça quelques mois, mais elle avait digérer son erreur, un truc qu'elle recommencerait jamais, quand elle pensait qu'elle avait failli perdre son grand amour pour une vulgaire histoire de cul, fallait-il être cinglée.

Son mari, son CDI, son chien, sa bagnole, ses barbecues, j'étais l'extra-terrestre du coin, fallait que je fasse gaffe si je voulais pas prendre une cacahuète sur le coin de la gueule.

J'ai cherché une excuse à la con et j'ai fini par raccrocher, son petit laïus sur l'équilibre du couple, les concessions et les pièges du quotidien commençait à me sortir par les yeux, en plus j'avais pas de guêpière.

Je me suis remise à mon ordinateur mais plus aucun mot ne voulait en sortir, j'ai fini par le fermer rageusement en maudissant cette conne, j'ai pris ma veste et je suis sortie prendre l'air, n'importe où, boire une bière au premier café qui me ferait de l'œil, je tomberai sûrement sur un ou deux paumés qui voudront bien me tenir la main.

En guise de paumés, c’est sur deux connards que je suis tombée, je venais à peine de m’asseoir au bar. J’imagine qu’une nana seule, au comptoir, et qui en plus prend un verre d’alcool, ça équivalait quasiment à demander poliment qui était partant pour me baiser ce soir. Ils étaient plutôt mal barrés mais j’ai rien dit, je voulais leur laisser la surprise, finalement ils tombaient même plutôt bien.
Ce deux tarés ont commencé à se pousser du coude en gloussant comme deux copines.

-  On peut vous offrir un verre mademoiselle ?

- Une belle jeune fille comme vous, c’est dommage de rester toute seule, a renchérit l’autre en ricanant, et en poussant de plus belle son copain du coude.

J’ai pas répondu. Y avait rien de plus facile que de faire tourner en bourrique deux abrutis de ce genre-là, c’était pas mon exercice préféré mais à l’occasion ça pouvait s’avérer divertissant.

- Eh ! Elle est peut-être muette ?! A rigolé un des deux, un gars de la quarantaine, peut-être plus.

- Mais nan, c’est toi qu’est trop con, c’est ta sale gueule qui lui fait peur, pas vrai mademoiselle ? S’est approché l’autre, il puait l’eau de Cologne bon marché.

J’ai entamé ma bière sans répondre, je les avais pas regardé une seule fois, n’importe qui aurait compris, j’étais tombée sur des champions.

-Eh ! Chef, sers un autre verre à la dame, c’est pour moi !
Le barman a marmonné quelque chose d’incompréhensible en posant les tasses qu’il était en train d’essuyer, et s’est dirigé vers la pompe à bière en hochant la tête dans ma direction. J’ai replongé dans mon verre sans répondre, ça commençait à me saouler gravement.

-Je crois qu’elle a pas soif, a grommelé le barman.

-T’occupe, donne-lui cette bière, c’est sur mon compte a répondu le plus bavard des deux. Pas vrai mademoiselle que vous avez soif ? ! A t’il insisté

-Quand on voit la vitesse avec laquelle elle descend celui-là, m’étonnerait qu’elle fasse la fine bouche, il a continué en éclatant de rire.

Le barman a commencé à actionner la pompe avec un regard vide.

J’ai posé violemment mon verre sur le comptoir, ça les a fait sursauter. J’en ai profité pour me lever d’un bond et j’ai posé mes mains sur le bar en virant ma chaise d’un coup de pied.

-Alors les deux Don Juan ? ! Qu’est-ce qui se passe ? On cherche de la viande fraiche ? Vous croyez que vous allez pouvoir me saouler et me baiser tranquillement ? C’est ça qui  vous tente ?!

Ces deux connards se regardaient sans rien dire avec des yeux de poissons morts.
-Ben alors, vous avez perdu votre langue ?! C’est pas ça que vous vouliez j’ai continué en faisant mine de défaire ma ceinture, je leur faisais face à présent.

J’ai pas attendu leur réponse et j’ai balayé d’un coup sec le bar, emportant les deux  verres qui se sont explosés sur celui qui était le plus prêt. Ils se sont levés en poussant des cris d’orfraies.
J’ai posé un billet sur la table et je suis sortie en ricanant, j’ai vaguement entendu le barman leur dire vous faites chier les gars. Mais c’est elle qu’est tarée, t’as vu ça putain ?!! Ils ont gueulé

 

 

 

        

 


Commentaires sur cette fiche :

Posté le 27-10-2008, par Frida (Note : 10/10)

J'aime pas la biere mais le reste me va comme un gant. C'est balo, je l'avais pas vu plus tôt! "La terre était remplie de gens normaux qui passaient leur temps à me casser les couilles." Je crois que je vais faire de cette phrase ma devise! PS: Toi aussi tu ecris vachement bien! ;o)

Posté le 28-08-2008, par Happyface (Note : 10/10)

Haaaa, chouette une nouvelle!!!!! Ca faisait longtemps que je ne m'étais promenée ici!! Comment vas-tu Mathilde? Encore une fois, tu as visé juste. C'est vrai, tu as le don d'attirer l'attention sur une situation "banale" pour le commun des mortels. Bravo!

Posté le 19-08-2008, par Rita (Note : 9/10)

...mais elle est géniale, cette nouvelle!!! Comment tu fais pour voir l'histoire à raconter là où les "gens normaux" ne verraient rien? On dirait qu'ils sont descendus de la vie comme du manège et maintenant ils essayent de faire descendre les autres... Fais gaffe, vraiment, car t'es tarée, toi, t'as vu ça?!

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