Désirs et désordres !

 

                                                                                                           
                                                                                                      Nouvelles ...         

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
ACDJPSTU
Si c'est ça je joue plus

C’est comme ça que tout a commencé, je crois. Ou peut-être que non, peut-être que c’est avec les infos, avec ma conscience, avec mon amour. Oui, voilà, c’est avec tout mon amour que ça a commencé, c’est une histoire d’amour, c’est ça : une histoire d’amour.
Ca faisait pas très longtemps qu’on habitait dans cette maison, peut-être deux mois. Avant ça on avait toujours vécu en appartement. Un bel appartement, avec des plantes vertes et une baie vitrée, mais un appartement quand même. Et vous savez, c’est pas pareil, il y a d’abord tout ce bruit de la ville, puis les voisins qui sont comme tous les voisins, vivants et bruyants.

Ah ! ça, j’en ai passé des après-midi au parc avec ma fille. Moi je prenais un bon bouquin et je m’installais sur un banc, toujours à l’écart des autres mamans. C’est pas que je les aimais pas vu que je les connaissais même pas mais j’adorais ces moments tranquilles à lire, et d’une manière générale les autres mères me fatiguaient, à parler couches et école, toujours à comparer leur progéniture. Et le mien il sait déjà lire, ah bon, le vôtre ne coupe pas sa viande tout seul ?? Ah bon ??
Je préférais bouquiner, je n’ai jamais lu autant de livres qu’à cette époque-là. Et un beau jour, on a déménagé. On a trouvé une jolie petite maison à la campagne, et c’est l’occasion pour que je passe mon permis j’ai dit à mon mari, allez, on se lance, une maison à la campagne.
J’en avais pas spécialement rêvé, mais mon mari venait du Canada, il avait passé toute son enfance à Edmonton et c’était une ville qui comptait plus de verdure par habitants que n’importe quelle autre ville du Canada, autant dire que la nature lui manquait et je lui avais promis maintes fois qu’un jour on irait habiter là-bas, j’étais juste très frileuse.

Le coin de campagne qu’on s’était trouvé n’avait rien à voir avec Edmonton, mais c’était déjà ça de gagné sur le bitume, là-dessus j’étais d’accord avec lui.
Et ce qui me plaisait c’était l’idée que ma fille allait pouvoir un peu sortir toute seule, pas loin parce qu’elle avait jamais que six ans, mais un petit tour de vélo c’était pas méchant, j’étais contente pour elle et on se faisait des films à tout casser toutes les deux … je t’achèterai une montre, faudra que t’apprenne à lire l’heure hein, je te dirai va faire un petit tour mais regarde bien ta montre, tu rentres quand la petite aiguille est là, ça fait dix minutes, pas plus, je te dirai ça, et tu verras, si tu respectes bien l’heure tu auras droit à dix minutes de plus. Et j’aurai le droit d’aller jouer dans le jardin avec mes poupées ? ! elle me demandait. Je lui répondais ouais, et on se tapait dans les mains, comme des chefs.

Et en fait, plus les jours passaient et plus j’étais contente moi aussi. J’avais pas passé mon enfance au Canada, moi je l’avais passé à Lyon et j’avais toujours été habituée à la ville. Mais plus le déménagement approchait plus mes appréhensions disparaissaient, finalement ce sera l’occasion de changer quelques habitudes de vie et j’avais rien contre le changement. Si j’avais su.
Quelques jours après avoir emménagé, j’ai été agréablement surprise :
Le lotissement avait l’air d’être pour les enfants un immense terrain de jeu, ils jouaient tous ensemble dehors et les voitures qui passaient roulaient au pas, tout le monde respectaient les enfants, je trouvais ça génial. Je me suis mise au pas moi aussi et j’ai laissé un peu plus de liberté à Yseult. Je dis « je », non pas que mon mari se fiche de son éducation, loin de là, mais moi je travaillais pas, en tout cas pas au sens où on l’entend, et je crois qu’il me faisait confiance. En tout cas, jusqu’au jour où j’ai basculé, puisque c’est ce qu’on dit.
Il y avait eu des séries de meurtres d’enfants, trois coup sur coup. Pas dans notre région mais un dans la région voisine, les autres si, loin. Mais trois meurtres coup sur coup, des petits enfants, une horreur. Dans mon quartier, avec les enfants qui jouaient dehors à longueur de journée, tout le monde s’est mis à avoir peur. Moi aussi, mais j’avais pas eu besoin de ça pour avoir peur, de toute façon. Les gens ne parlaient plus que de ça et la tension était palpable.
Ce soir-là, Matthias et moi étions en train de prendre l’apéro. C’était un de nos plaisirs, comme des centaines de français, malgré le spot qui nous mettait en garde en disant bien que c’était une forme d’alcoolisme et qu’il fallait se faire soigner, de toutes façons on était tous malades de quelque chose si j’avais bien compris.
On s’était installés dans le jardin et on bavardait, entre crises de rire et échanges d’opinions. J’aurais échangé ces moments contre rien au monde, dix ans et des amants éternels, à l’époque je vous aurais volontiers confié mon secret.
Yseult a déboulé en courant, elle était au bord des larmes, elle s’est jetée dans mes bras.
-Maman, maman y a un monsieur qui m’a engueulée, il s’est arrêté en voiture et il m’a engueulée, il m’a dit de rentrer chez moi, qu’y avait des enfants qui se faisaient tuer, maman c’est vrai qu’y a des enfants qui se font tuer ? ! Moi aussi je me rappelais du moment où j’avais perdu mon innocence et c’était jamais un moment agréable, j’aurais tellement voulu lui épargner ça. Matthias et moi nous nous sommes regardés, j’en avais la gorge nouée mais j’avais jamais pris notre fille pour une idiote et il aurait bien fallu que je la mette en garde un jour ou l’autre. Je l’avais déjà fait bien-sur, mais à demi-mot, pas comme ça, pas si violemment, des enfants tués. Et c’est précisément  comme ça que ça a commencé. La nuit qui a suivi, j’ai pas fermé l’œil, enfin si, j’ai fermé l’œil mais j’ai mis des heures à m’endormir, les yeux grands ouverts dans le noir.
Ma fille, mon amour, mon trésor, ma princesse, ma chair, cet homme qui s’arrête en voiture et qui lui dit rentre chez toi. Cet homme qui est un pédophile, la pire espèce, et qui cette fois a réussi à se contenir, peut-être parce qu’il vient d’en violer un, et là il lui dit comme ça rentre chez toi ! Rentre chez toi ou je recommence ! Non. Non, il a pas dit ça, il a juste dit « Rentre chez toi » Et il a raison, il a eu raison cet homme, dehors on tue les enfants, rentre chez toi, rentre princesse.
J’essaie vainement de dormir. Une angoisse me glace le sang encore une fois et achève de me tenir éveillée, j’ai les yeux écarquillés d’un effroi rétrospectif :Et s’il l’avait embarquée, tu imagines ?!! je me dis. Il aurait pu l’embarquer, il aurait pu être un de ces types, il ouvre la portière et il la jette sur le siège, il démarre, elle hurle, elle m’appelle et j’entends pas, je suis dehors à prendre un porto, elle m’appelle et j’entends rien, elle hurle, elle hurle, j’entends pas, ma princesse, ma princesse …
J’essaie de me raisonner, elle est là, dans sa chambre, à dormir paisiblement, je ne dois pas penser à ça. Mais c’est arrivé à des parents, C’EST ARRIVE, ce mois-ci trois, en quelques jours, et je pense à ces parents qui doivent avoir le sang bien plus glacé que le mien, les yeux bien plus écarquillés d’effroi que les miens, qui ne dorment pas non plus, qui ne dormiront plus jamais vraiment.
Comment j’aurais pu continuer à la laisser sortir dans ces conditions ? Comment j’aurais pu fermer les yeux et faire comme si de rien n’était ?
Le lendemain, je n’ai pas voulu parler de ce que je ressentais à Matthias, à demi-mot j’ai essayé mais il hochait simplement la tête, oui il comprenait, il savait que maintenant la sécurité, pfiiiiiouuuu, enfin vous savez comment sont les hommes.
J’ai pas insisté, de toute façon l’heure avançait et il fallait que j’emmène Yseult à l’école. Yseult. Mon amour de petite fille, ma princesse, mon Yseult. Il ne fallait rien qui lui arrive.
A l’école au moins, elle serait en sécurité, pas de monsieur pour s’arrêter en voiture, d’autant que par un fait exceptionnel l’école n’était dirigée que par des femmes, ça me rassurait. Après la classe, Yseult avait l’habitude de prendre son vélo et de faire le tour du lotissement, parfois elle s’arrêtait chez une copine mais elle me le disait toujours avant, elle me demandait la permission et moi je disais presque toujours oui.
Maintenant, ça me paraissait être de l’inconscience. Ce type en voiture pouvait très bien revenir et cette fois l’embarquer, lui ou un autre et qu’on vienne pas me dire le contraire. Alors je suis sortie faire un tour avec elle. De toutes manières j’avais besoin de me changer les idées. J’avais passé une après-midi affreuse, comme une conne j’avais regardé les infos, deux meurtriers sur trois avaient été retrouvés, un était un proche de la famille, l’autre était du village et le troisième courait toujours. J’étais effondrée devant ma télé, je pensais tellement aux parents qui devaient crever de douleur, plus tard on apprendrait que pour la troisième, Ellice, une petite fille de huit ans, c’était la mère qui l’avait tuée.
Yseult avait l’air contente que je fasse le tour du lotissement avec elle, elle me posait plein de questions, on discutait toujours beaucoup toutes les deux, et six ans c’est l’âge où on veut tout savoir, tout l’intéressait, la mort, le sexe, surtout la mort. Les pédopsychiatres disent que c’est normal à cet âge-là mais moi elle me glaçait le sang avec ses questions, et si on revenait après qu’on soit mort, si on sentait encore les choses, et si je pleurerais beaucoup si elle était morte, c’était pas le moment de me poser cette question, j’avais l’impression que c’était la voix du diable qui me demandait ça.
Le monde n’avait plus le même goût, plus les mêmes couleurs. La face du monde avait changé.
Ce village, ce lotissement qui m’avait parue être un havre de paix, un petit bout de bonheur, je le voyais maintenant comme le terrain de tous les dangers. Et dès que j’essayais de me raisonner, je me disais que les parents qui avaient perdu leur enfant dans ces circonstances effroyables eux aussi avaient du essayer de se raisonner, avaient voulu avoir confiance. Ne pas céder à la psychose, ah ils me faisaient marrer avec ça ! Je préférais encore céder à la psychose que de lui faire prendre le moindre risque.
Et pour ça, j’allais faire tout ce qu’il fallait. Le lendemain, j’ai donc profité du fait que ma puce soit à l’école pour arranger sa chambre. J’avais vu de supers déco pour les chambres d’enfants, surtout pour les petites filles, de jolies tapisseries roses avec des petits anges, adorables, et tout un magnifique petit mobilier mais ça j’avais pas les moyens dans l’immédiat, alors je suis sortie et j’ai acheté des pochoirs, plusieurs pots de peinture et je me suis attelée à la tâche, j’adorais peindre de toute façon.
Quand elle est revenue de l’école elle en avait les yeux émerveillés, j’avais vraiment bien bossé, elle regardait partout, j’avais acheté un petit tapis en forme de cœur pour mettre au pied du lit, changé la tapisserie, joliment disposé toutes ses poupées, tout était changé, ça c’était une vraie chambre de petite fille.
Mais au bout d’une demi-heure elle a quand même voulu aller jouer dehors.
-Tu n’es pas bien ici ? Elle te plait pas ta chambre ?
-Oh si elle est super mais j’ai vu Théo qui passait en vélo, je voudrais aller jouer avec lui, je peux maman ?
-Ecoute non, pas ce soir. Tu sais je suis crevée avec tout ce que j’ai fait dans ta chambre, tu voudrais pas plutôt jouer aux dominos avec moi, c’est reposant les dominos.
Bien-sur elle a été d’accord, quel enfant refuse de jouer avec sa maman ? Mais j’avais conscience que je la tiendrais éternellement comme ça et les dominos ça va cinq minutes, fallait que je trouve autre chose. Faudrait éternellement que je trouve autre chose.
C’est ce que j’ai essayé d’expliquer aux policiers plus tard, que ce que j’ai fait ça partait pas d’un mauvais sentiment, que j’avais jamais voulu faire souffrir personne, au contraire c’était mon instinct maternel qui avait parlé mais je sais pas s’ils m’ont crue, faudra attendre le procès pour ça. Mais j’espère qu’on me croira, je suis pas mauvaise, je voudrais pas qu’on croit ça. Tout a été dicté par amour, tout.
Pour le coup j’avais jamais été aussi tendre et affectueuse avec elle, je prenais son petit visage dans mes mains, je le caressais du bout des doigts et je lui murmurais que tu es jolie, que tu es belle … personne ne te fera de mal j’ajoutais dans mon fort intérieur, personne.
Bien-sur j’essayais quand même de prendre du recul par moment, évidemment ça m’amusait pas, pour ainsi dire je ne vivais plus, comment peut-on vivre dans la peur ? Mais n’allez pas croire que c’était facile, je sais ce que vous pensez.
C’est pas parce que je le raconte comme ça, j’étais incapable d’être aussi lucide à l’époque, d’ailleurs je le suis toujours pas, j’écris tout ça pour le devenir justement, pour comprendre.
Je sais pas si mon mari s’est aperçu de quelque chose. Aujourd’hui il me dit que non, il n’a rien vu. Il sentait confusément qu’y avait un truc qui tournait pas rond, la nuit je tournais dans tous les sens, j’étais poursuivie par tous ces cauchemars vous savez, il paraît même que je pleurais par moment, que je hurlais quelquefois. Alors au réveil il me demandait si quelque chose n’allait pas, t’as encore fait un cauchemar ? Moi j’osais rien lui dire, j’avais peur de passer pour la mère poule, et vous savez comment sont les hommes, à jamais rien prendre au sérieux, je changeais de sujet, je prenais juste une double dose à l’apéro.

Quelques jours après, j’étais en train d’éplucher des patates quand j’ai tendu l’oreille, pourquoi on entend toujours que ce qu’on veut bien entendre j’en sais rien mais j’ai entendu ça, un pédophile qui avait été libéré au bout de 8 ans, la moitié de sa peine, et qui avait recommencé. Jonas. Jonas, 6 ans. Enlevé, violé, laissé pour mort dans un ravin. Le pédophile avait été retrouvé rapidement, la justice restait un mystère. J’ai pas pu faire autrement. J’ai laissé mes patates là où elles étaient, et j’ai cavalé à l’école, il fallait que je vois Yseult, que je la récupère, qu’elle reste avec moi, je voyais pas d’autre moyen, que je la garde pour toujours avec moi, le monde était trop dangereux, je voyais plus que ça.
J’ai raconté des conneries à la directrice et j’ai embarqué Yseult, j’aviserai plus tard je me suis dit.Le lendemain j’ai pas amené Yseult à l’école, je ne voulais plus la quitter des yeux, je la voulais là, avec moi, avec moi elle était en sécurité. J’ai téléphoné comme quoi elle était malade, dans l’après midi je suis allée faire des courses et   y a madame je sais plus qui qui a abordé ce sujet avec moi. Je sais pas pourquoi elle m’en a parlée à moi parce qu’ici ou ailleurs j’étais pas plus sociable que ça, c’était peut-être le mystère qui les attirait, allez savoir. Enfin bon, elle m’a parlée de ça dans la file d’attente du supermarché en jetant un coup d’œil à madame Duchesnes, la mère de Théo, elle a dit remarquez y en a qui s’en font pas.
-Qu’est-ce que vous voulez dire ?
-Ben … ce gamin il est toujours tout seul dehors, on se demande ce que fout sa mère, avec tout ce qu’on voit tous les jours, elle a pas peur, elle a conclu avec un rire mauvais.
J’ai pas répondu. Avec le recul, je me dis que ça a pas du arranger les choses, même si y avait pas que ça bien-sur, m’enfin les histoires c’est toujours qu’un amalgame de détails, faut jamais négliger les détails.
Et c’est vrai que Théo était toujours dehors. Le mercredi ça lui arrivait de venir frapper à la porte à dix heures du matin, le soir à sept heures il était souvent encore là, sa mère était au boulot, elle le laissait tout seul parce qu’elle avait pas de nourrice, cette inconsciente, cette dingue, cette mère indigne. L’autre là, la mère de la petite Ellice, la criminelle qui avait tué sa petite fille parce que son nouveau mec ne supportait pas les enfants, une sorte de sacrifice par amour qu’elle avait dit, y avait des gens qui méritaient pas de vivre, la peine de mort pour eux j’ai dit un soir à des amis qu’on avait invité à manger, la peine de mort, ils méritent que ça, on touche pas aux enfants, moi je les tuerais.
Matthias savait que j’avais toujours été contre, il était interloqué, mes amis étaient d’accord avec moi, de toute façon tout le monde était d’accord avec ça, regarde la mère de Théo j’avais continué, cette bonne femme elle en a rien à foutre de son fils, tu trouves ça normal ? ! 
J’avais expliqué que c’était une de nos voisines qui laissait toujours son gosse tout seul, il avait beau avoir sept ans c’était criminel de le laisser seul à la maison, elle peut pas faire comme tout le monde, prendre une nourrice ?? !
Elle a peut-être pas les moyens avait objecté Matthias, elle aura pas non plus les moyens de payer son enterrement j’avais répondu.
Matthias avait mis cette véhémence sur le compte des nerfs, je devais rendre mon roman dans un délai de six mois et ça faisait des semaines que je n’arrivais pas à écrire une ligne, on en avait un peu parlé la veille.

Le soir, quand on s’est couché, il m’a rappelée qu’il partait en déplacement tout le week-end, et que donc, comme à chaque fois, la veille il était en repos.
-Ecoute il m’a dit, demain je pourrais rester avec Yseult, c’est moi qui l’emmènerai à l’école et j’irai la chercher, comme ça tu te prends ta journée, tu pourras faire les magasins ou te faire une toile, comme tu veux, ça te fera du bien. Qu’est-ce que t’en dis ? a-t’ il ajouté, comme je restais silencieuse.
-Ouais. Je crois que tu as raison, ça va me faire du bien. Par contre yseult elle ira pas à l’école, elle est malade, elle y est pas allée depuis trois jours et je préfère la garder encore un peu.
-Ah bon ?? Pourquoi tu m’en as pas parlé plus tôt ?! Elle non plus elle m’a rien dit, tu pourrais me tenir au courant de ce genre de choses quand même ! il a dit
-Ecoute Matt je suis désolée, j’ai un peu la tête ailleurs en ce moment, je croyais que je te l’avais dit, excuse-moi …
Le lendemain je suis partie tôt en ville, je me sentais presque exaltée, d’un coup. Avoir une journée entière pour moi ne m’arrivait plus si souvent, j’avais pris un bon bouquin avec moi et je suis allée me boire un café dans un petit troquet pourri, je sais pas pourquoi c’était ceux-là que j’affectionnais le plus, une question d’ambiance sûrement, j’avais toujours eu une tendresse particulière pour le petit vieux usé qui se prenait un verre de blanc à neuf heures du matin, même les discussions de comptoir me faisait sourire et c’était une source d’inspiration infinie. J’ai pris quelques notes sur le petit carnet qui ne me quittait jamais, c’est vrai que depuis des semaines j’arrivais plus à aligner une ligne, faut dire aussi que j’avais l’esprit sacrément occupé.

C’était un vrai bonheur d’avoir un enfant, mais c’était pas seulement du bonheur en barre, c’était aussi super douloureux, ça compliquait beaucoup de choses, quelque part c’était la fin de l’insouciance, avoir autant d’amour pour quelqu’un, un truc aussi viscéral, c’est pas quelque chose de simple à gérer, là-dessus je pense que tous les parents seront d’accord avec moi.
C’est pour ça aussi que cette journée était aussi bonne, je me suis forcée à décrocher au moins pendant quelques heures et à seulement respirer l’air du temps, marcher lentement, regarder d’un œil distrait les boutiques, rentrer si le cœur m’en disait, sans rien acheter, simplement regarder, prendre son temps, aller manger un morceau, et respirer, enfin.
Quand je suis rentrée à la maison j’étais à peu près détendue et je me suis jurée de faire ça plus souvent.
-Salut mon cœur ! j’ai lancé en ouvrant la porte
-Eh ! Alors ma chérie ? T’as passé une belle journée ? Il m’a répondue en venant m’embrasser.
-Excellente, putain ça m’a fait du bien, t’avais raison. Elle est où Yseult ? j’ai demandé, l’esprit instantanément en alerte
-Je sais pas, elle doit être dehors en train de jouer avec ses copains.
- Comment ça elle doit être dehors ? J’ai dit
-Je l’ai laissé sortir pour jouer, elle doit être sur le tour du lotissement, panique pas ! Elle est restée enfermée trois jours, comme elle avait pas de fièvre j’ai pensé que ça lui ferait du bien ! Tu l’as pas aperçue ?
-Non je l’ai pas aperçue !!! Sinon je te demanderai pas où elle est figure-toi !!!
Ah ! putain c’est pas vrai ça !!  j’ai gueulé en sortant en trombe.
J’ai fait le tour de cette saleté de lotissement au pas de course, j’ai croisé plein de gamins mais pas Yseult, j’avais le cœur qui battait à tout rompre, au bout de dix minutes j’étais au bord des larmes, c’est pas possible je me disais, c’est pas possible, elle doit bien être quelque part mais impossible de ne pas paniquer, j’ai entendu Matthias m’appeler pour me demander si je l’avais trouvée, il était sur le pas de la porte ce con, ce con sans nom qui était pas foutu de surveiller sa fille. J’ai hurlé que non je l’avais pas trouvée et j’ai continué ma course, j’ai sonné à la première porte, chez une copine à elle. La mère ne l’avait pas vue, désolée elle m’a dit, non j’ai pas vu Yseult, elle est pas ici, mais ne vous inquiétez pas elle doit pas être bien loin. J’ai fait encore trois maisons comme ça, elle était nulle part, personne ne l’avait vue, j’avais l’impression que ma tête allait exploser, un vrai cauchemar.
Ensuite j’ai pensé à Théo, elle était toujours fourrée avec lui, lui il ne pouvait pas ne pas l’avoir vue. Je suis allée sonner chez eux, c’est sa mère qui a ouvert la porte.
-Oui oui elle est là Yseult elle m’a dit en souriant, mais ne vous en faites pas elle est très sage, ils sont en train de regarder un dessin animé.
-Mais vous êtes complètement inconsciente !!! j’ai hurlé, vous êtes cinglée ou quoi ! j’ai dit en la bousculant pour rentrer, je la cherche partout !!
-excusez-moi elle a répondue en me suivant dans son appartement, je croyais que vous le saviez, elle m’a dit que son père était au courant.
-Et ça vous a suffit comme explication ??!! Ca vous a suffit !! ? Yseult viens ici, on rentre, oh! mon cœur j’ai dit en la serrant dans mes bras, comme j’ai eu peur.
Non, son père était pas au courant, il était pas au courant sinon je l’aurais pas cherché partout espèce de connasse !! j’ai gueulé, pendant qu’Yseult se mettait à pleurer, j’ai fait une bêtise maman, hein maman, j’ai fait une bêtisé ?
C’est rien mon cœur, viens on s’en va, viens …
-Vraiment madame Paquin je suis désolée, est intervenue la mère de Théo tandis que je franchissais sa porte, je suis sincèrement désolée, je comprends mais je vous assure que …
-Non, vous vous comprenez pas, je l’ai coupée, cassante. Non, ne me dites pas que vous, vous y comprenez quelque chose.
La soirée avec mon mari a été tendue, mais je crois pas qu’il ait compris à quel point j’avais eu peur ni à quel point j’étais touchée. Encore moins où j’en étais. Il est parti au petit matin pour le week-end dans une ambiance glaciale. Habituellement je détestais qu’on se quitte sur un froid.
Vers quatre heures, Théo est venu frapper à la maison pour jouer avec Yseult. De la journée elle n’avait pas demandé à sortir une seule fois. Elle savait qu’elle avait fait une bêtise, je la sentais me regarder avec de petits yeux mouillants par moment, puis d’une manière générale je crois que les enfants sentent beaucoup de choses, beaucoup plus que les adultes peut-être.
Elle me regardait timidement, sans rien dire. Quand j’ai fait entrer Théo toute sa petite bouille s’est illuminée.
Je les ai envoyé jouer dans sa chambre, puis à un moment j’ai rappelé Théo.
-A quelle heure elle rentre, ta maman ?
-A neuf heures Madame.
-Tu veux rester manger avec nous ? J’appellerai ta maman pour la prévenir. Puis si veux, tu pourrais même rester dormir, qu’est-ce que tu en dis ?
L’explosion de joie générale a répondu à ma question.
-Bon, retournez jouer les enfants, j’appelle ta maman pour lui demander si elle est d’accord.
-Oui mais elle est au travail là, vous avez son numéro de téléphone du travail ?
-Oui oui t’inquiète pas mon bonhomme, elle me l’a donné une fois, il doit toujours être dans mon sac je lui ai répondu en lui passant la main sur la tête.
Allez, retournez jouer …
Ils s’entendaient vraiment à merveille ces deux-là. Un moment après, Yseult a débarqué en courant pour se jeter dans mes bras.
-Je t’aime maman elle m’a dit en fourrant sa tête dans mon cou
-Moi aussi je lui ai répondu la gorge serrée, moi aussi. Je t’aime plus que tout.
Elle a levé son joli minois vers moi pour  me demander si la mère de Théo avait dit oui.
-Elle a dit oui mon cœur j’ai répondu.
A peine le temps de ponctuer la bonne nouvelle d’un bisou sur sa joue qu’elle était déjà reparti en courant pour annoncer ça à Théo.
J’ai passé ma journée à faire le ménage, étrangement détendue.
Le soir, les enfants ont mangé dans un brouhaha indescriptible, mais j’avais toujours aimé cette musique-là, ça m’a pas gênée du tout. Puis je les ai couché, en espérant qu’ils s’endormiraient assez rapidement.
Vers neuf et quart je zieutais discrètement à la fenêtre, je les entendais plus depuis un moment, quand j’ai vu passer la mère de Théo, visiblement affolée, elle regardait partout autour d’elle. Quand je l’ai entendue appeler son fils, je suis sortie et je l’ai rejoins.
-Il y a un problème Madame Duchesnes ? J’ai demandé tranquillement
-Théo n’est pas à la maison, vous l’auriez pas vu ? D’habitude il sait qu’il doit m’attendre à la maison, à cette heure-là il sort jamais et là il n’est pas là, c’est pas dans ses habitudes. Je suis vraiment  inquiète, elle a dit en regardant partout autour d’elle.
-Il est sans doute pas très loin, probablement chez une copine à lui. Il me semble que je l’ai aperçu tout à l’heure … ah vous savez les enfants ! j’ai enchaîné en lui mettant la main sur l’épaule.
-Je vais aller frapper chez ses copains, si vous le voyez dites-lui qu’il rentre vite à la maison, d’accord ?
-Vous pouvez compter sur moi je lui ai répondu dans un sourire réconfortant.
C’est peut-être mon attitude trop tranquille qui lui a mis la puce à l’oreille, je sais pas, ou peut-être qu’ils étaient allés chez tous les habitants du lotissement, parce qu’aux alentours de minuit la police est venue frapper à la maison, je m’étais endormie et ça a réveillé aussi les enfants.
Théo a déboulé à la porte les yeux tout ensommeillés, il y a eu tout à coup un silence de mort et je crois que c’est juste à ce moment-là que j’ai compris l’énorme erreur que j’avais commise.
La police- et Madame Duchesnes, bien-sur- parle de crime. Moi je crois que c’est exagéré, parce que j’ai pas fait de mal à Théo, d’ailleurs c’était pas dans mes intentions.
Matthias est revenu en catastrophe, et c’est ce que j’ai expliqué pendant ma garde à vue, que j’avais pas fait de mal à Théo, que je ferais jamais de mal à un enfant, mais que je voulais qu’elle comprenne.
Les flics étaient visiblement atterrés, je voyais bien qu’ils me prenaient pour une cinglée de plus, mais je suis pas cinglée je leur ai dit, je suis pas cinglée. Vous comprenez, elle laissait son gamin tout seul tout le temps, vous vous rendez compte du danger qu’elle lui faisait courir ? Elle s’en rendait pas compte elle, et moi j’avais tellement peur pour Yseult, tout le temps, tout le temps peur qu’il lui arrive quelque chose, et pas elle, ça c’est criminel vous voyez, ça, ça l’est.
C’est ça que j’ai voulu lui faire comprendre. Je suis pas cinglée moi. Je voulais qu’elle comprenne. Là je crois qu’elle a compris … j’ai ajouté en souriant.
Au bout de trois jours de garde à vue je suis finalement rentrée chez moi.
Le procès aura lieu dans quelques mois. Bien-sur, je dois pas quitter la région, mais j’ai pu rentrer. J’espère qu’ils comprendront que je suis pas mauvaise. C’est par amour que j’ai fait tout ça, j’espère qu’ils seront d’accord avec ça. J’appréhendais de revoir mon mari, et Yseult qui m’avait vue partir encadrée de policiers. Je suis arrivée en rasant les murs, j’espérais rencontrer personne du quartier, mais en fait le lotissement était désert. Pourtant on était mercredi, mais y avait pas un seul enfant dans la rue, rien, pas d’enfant, pas un bruit. On aurait dit la fin du monde.


 



 


Commentaires sur cette fiche :

Posté le 23-12-2007, par patsy (Note : 5/10)

Merci infiniment de ton commentaire Anonyme (Mais comment se fait-il que tu le restes, d'ailleurs ?!)

Posté le 08-12-2007, par anonyme (Note : 5/10)

Cette nouvelle est incroyable! Le ton, mais surtout l'écriture sont tout à fait différents des ceux des autres textes, et pourtant elle est comme un concentré du style des autres nouvelles... On dirait que que l'écriture se libère de plus en plus! Bisous

Posté le 30-10-2007, par Happyface (Note : 5/10)

Dois-je comprendre que je n'ai plus qu'à t'acheter une cafetière?? ;-)

Posté le 26-10-2007, par Réponse de Patsy (Note : 5/10)

C'est super intéressant de voir comment vous avez ressenti les choses ! C'est clair qu'on peut pas les protéger de tout, de toute manière on peut pas vivre dans la peur sous peine de finir par péter les plombs ... enfin je crois. Sinon, le café est resté au chaud, ma cafetière est morte, c'est malin :)

Posté le 26-10-2007, par Happyface (Note : 10/10)

C'est vrai que cette nouvelle est plus glauque mais je peux comprendre ça! J'ai ressenti cette peur panique un fameux 11 septembre. Mon fils avait 9 mois et c'est à cet instant précis que j'ai pris conscience que je ne pouvais pas le protéger de ce monde de dingues! Il faut un juste millieu en tout, même en amour. Encore une fois, on ne peut que saluer ton talent!

Posté le 21-10-2007, par Kyana (Note : 9/10)

Ouch... elle change des autres nouvelles celle-ci. J'ai un sentiment bizarre après l'avoir lue, une sorte de malaise. Y a une impression de cruauté qui se dégage de cette histoire, parce qu'on sait qu'elle n'a pas voulu faire mal, mais dans le fond, c'est mal ce qu'elle a fait. Même si le sujet est différent, je trouve que tu le maîtrises très bien et ton style colle parfaitement.

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