Désirs et désordres !

 

                                                                                                           
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ACDJPSTU
Pic et pic et Colegram

J'en ai marre. Ce mec est complètement fêlé.Ca fait un an que je travaille dans ce resto, et là, j'en ai marre. Pas du boulot en lui-même, que j'adore. Non. C est le patron qui me rend à moitié dingue. C'est un ancien officier de la marine nationale. Un militaire .Et croyez-moi, ça veut tout dire. J’ai, par malheur, posé une corbeille de pain vide sur la table à desserts. Le truc qu'il fallait surtout pas faire, un geste comme ça c'est pire que la bombe atomique, ça peut tout faire sauter autour de soi. La preuve:mon patron se met derechef à hurler.
-C'est pas là que ça va, combien de fois faut vous le dire !!! J'en ai marre de bosser avec des bons à rien hein!!!! J'en ai marre !!!!!
Il était tout rouge. Heureusement que la plupart des clients sont des habitués et qu'ils ne font plus attention. Heureusement. Car au summum de la colère, il prend la maudite corbeille et la balance dans le décor. Alfredo, mon collègue, qui passait par là, la prend en pleine poire. Il ne dit rien, se baisse pour la ramasser, et se contente de lui lancer un regard noir. Moi je continue de cavaler avec mes assiettes sur les bras, et je fais la sourde oreille.
Et je vais vous dire un truc: ces choses-là, ça remonte à très loin. Si on réfléchit bien, ça commence dès le plus jeune âge. A l'école, où on passe les meilleurs années de notre vie le cul sur une chaise à écouter un prof qui tente de nous faire ingurgiter des matières indigestes. 8h30 11h30-13h30 16h30. Réglé comme du papier à musique. Récré, debout, assis, au coin. Et quand on croit que c'est fini, qu'on est enfin libre, on se retrouve face
à notre premier chef, à obéir, encore et toujours.8h12h-14h18h.
Réveil, debout, assis, repos. Et pire, avec de l’entraînement, on peut soi-même devenir un petit chef.
Comment voulez-vous, un jour, ne pas péter les plombs ? C'est ce que je me dis, pendant que je continue à servir les clients. Je me dis j'ai vingt-quatre ans. Vingt-quatre ans que j'obéis, que je me tiens bien, que je laisse rien dépasser.
Et c'est là que me vient une idée de fou, une idée de liberté, c'est là que passe sur ma tête un vent de folie. A toujours obéir et me taire, quelque chose en moi vient de lâcher. Subitement.
J'ai trois assiettes sur les bras, pour la table trente- quatre. Je m'arrête net à une table où il n'y a personne .Mon patron se tient dans l'encadrement de la porte, il me regarde, croit que j'ai un trou de mémoire et me crie C' EST POUR LA TRENTE -QUATRE, LA TRENTE -QUATRE !!!!!
Je fais comme si j’avais pas entendu et très calmement, je pose les assiettes sur la table vide. Je souris aux chaises, leur dit le saumon c'est pour qui ? Le steak, pour vous je crois ? Bougez- pas, je vais chercher le sel. Je pose la troisième assiette devant la dernière chaise, me fend d'un large sourire et leur souhaite un bon appétit.
Il y a tout d'un coup un silence religieux dans le restaurant. Tout le monde me regarde. Certains se poussent du coude en chuchotant t'as vu ??? D'autres se mettent la main devant la bouche en pouffant de rire et mon chef, lui, en a les yeux qui lui sortent de la tête. Le souffle coupé devant la scène à laquelle il vient d'assister. Je ne suis pas peu fière d'avoir réussi à le faire taire. Je le regarde en souriant.
-Il y a un problème Isaac... ?
N'obtenant pas de réponse, je m'apprête à continuer mon service en haussant les épaules, quand enfin il se réveille, m'attrape par le bras et me demande de le suivre dans le bureau d'une voix éteinte. On dirait que je lui fais peur, tout à coup. Il me fait asseoir en me mettant les mains sur les épaules, tout doucement. Je ne sais pas comment je réussis à ne pas exploser de rire, toujours est-il que j'y arrive et que je reste sérieuse comme un pape.
-Vous avez fait ça pour m'emmerder ...? Dites- moi que vous avez fait ça pour m'emmerder, je vous en supplie...
Trop drôle. Isaac le militaire au bord des larmes.
-Mais que j'ai fait quoi, Isaac ? Qu'est-ce qu'il vous arrive ?
Il se passe les mains sur le visage, me regarde comme s'il me voyait pour la première fois et murmure c'est pas vrai, je dois être en train de rêver.
-Ecoutez, je vous ai vu...enfin vous avez...là, juste à l'instant...enfin c'est pas possible Flora, vous vous foutez de ma gueule !!!
-Mais qu'est-ce que j'ai fait ?!! De quoi parlez-vous bon sang ?!! Vous savez Isaac, vous travaillez beaucoup, vous devriez peut-être prendre des vacances... Putain, qu'est-ce que je suis bonne actrice quand même. Il se lève, se met à tourner en rond dans le bureau, se passe les mains dans les cheveux, il est au bord de la crise de nerfs.
-Bon. C'est vous qui allez prendre du repos. Rentrez chez vous, je veux plus vous voir ici, rentrez chez vous, vous reviendrez dans quelques jours, allez voir votre médecin, prenez du repos, allez, foutez-moi le camp d'ici, dehors, DEHORS !!!
Et voilà l' travail.
Je me suis pas faite prier, j'ai pris mon blouson et j'ai marché d'un pas léger vers la sortie. J'ai envoyé un clin d'oeil à mes collègues et j'ai claqué la porte.
Le soleil, l'air, la lumière, les bruits, tout avait un autre goût, et les oiseaux ce jour-là ne chantaient que pour moi.
Je savais pertinemment qu'Isaac ne permettrait pas que je revienne travailler et je m'en foutais, j'avais l'impression d'avoir briser des chaînes, d'avoir laissé s'échapper de moi quelque chose de doux et de lumineux, d'avoir touché les ailes des anges. Je crois que je m'étais réconciliée avec moi-même.
J'ai décidé de ne pas me torturer l'instant avec des questions d'argent, de chômage, et de mais qu'est-ce que je vais faire maintenant, et de profiter plutôt de ma journée.
J'ai commencé par m'arrêter à la terrasse d'un café, avec pour seul ami le soleil qui me faisait de l'oeil. J'ai bu ma bière lentement, je l'ai savouré en me disant que maintenant, la bière aurait toujours un goût de liberté.
Pour une fois, j'avais agi sans penser aux conséquences, juste pour le plaisir, et en plus, j'avais réussi à rendre un mec dingue en moins de cinq minutes.
Ma bière terminée, je suis allée flâner dans les rues de la ville et c'était comme si je la voyais pour la première fois. Je me suis achetée des fleurs, j'ai aidée une vieille dame à traverser la rue, j'ai souri aux inconnus qui me plaisaient, j'ai engueulé une dame qui criait sur son gosse et je me suis dit voilà, c'est ça que je vais faire dans la vie maintenant, je vais faire folle.
Moins de deux semaines plus tard, j'avais réussi à me faire embaucher dans un centre d'appel. Comme prévu, Isaac ne m'avait pas rappelé et j'avais croisé Alfredo dans la rue qui m'avait appris qu'il avait embauché quelqu'un à ma place.
Mes collègues n'avaient été mis au courant que très vaguement de ce qu'il s'était passé et je suis allée boire un verre avec lui pour lui raconter.
On a attrapé un fou- rire à l'évocation de mes frasques et selon lui, ça expliquait pourquoi maintenant Isaac ne la ramenait plus et les suivait en permanence du regard d'un air soupçonneux.
En réponse j'aurais pu lui dire que oui, il fallait faire attention, parce que oui, c'était lui et tous les autres qui nous rendaient dingues à force de nous donner des ordres, de gueuler, de nous prendre pour des débiles. A force de faire de leur travail leur seul centre d'intérêt et leur gloire, c'est eux qui allaient devenir marteaux, il fallait faire très attention, j'imaginais bien Isaac à la fin de sa vie en train de se balancer d'avant en arrière en murmurant "c'est pour la trente-quatre" comme un leitmotiv. Un vrai bonheur.
Est-ce que les mecs comme lui connaissaient le plaisir, le silence, l'ivresse, avaient-ils déjà connu un moment de grâce ?
Ah, dites-moi, que fallait-il faire pour échapper à toute cette folie ? Faire la dingue, n'était-ce pas la meilleure solution, face à cette avalanche de lois, d'interdictions, de flics, de petits chefs nerveux, d'horaires de dingues ? Mmm...?
Quand j’ai visité le centre d'appel à mon premier jour d'embauche, j'étais aux anges. Le boulot consistait à téléphoner aux clients d'une grande banque pour leur coller un rendez-vous avec leur conseiller, lequel conseiller avait bien l'intention de leur vendre un truc. Ca avait l'air passionnant. J'avais eu une formation, une seule journée, avec une autre  fille qui posait plein de questions.Ca parlait de p.e.a, d'assurance-vie, d'assurance- décès, de livret d'épargne, j'avais les yeux qui se fermaient tout seul.
Au bout de trois mois, je m’étais pas faite une seule copine. Elles parlaient toutes de produits de beauté, de bouffe, et de qu'est-ce que t'as regardé hier soir à la télé. J'avais pas ré ouvert les yeux.
Côté boulot en lui-même, ce qui me faisait le plus marrer, c'est quand on appelait pour parler à monsieur machin (nous avions un fichier clients très précis), et que c'était madame machin qui décrochait. On entendait alors aboyer un gracieux ...et qu'est-ce que vous lui voulez à monsieur machin ?!!
C'est quand même incroyable hein. Il m'aura fallu vingt-quatre ans pour me rendre compte que je vis pas au pays des bisounours.
Au bout de la cinquième cliente qui me hurlait ainsi dans les oreilles, j'ai décidé de rigoler un peu.
- Allo, monsieur Bertrand ?
- Non, c'est sa femme.
- Bonjour Madame, Frédéric Duval, de la banque C.I.V .Monsieur Bertrand est là ?
- Et qu'est-ce que vous lui voulez à mon mari ?!
- Ben...c'est à dire que ...c'est un peu gênant ....mais ....
- Et bien quoi ?! Qu'est-ce que vous lui voulez ?
- Bien...je suis venue chez vous l'autre jour, mercredi ou jeudi je ne sais plus ...à propos de votre livret, vous savez ... et...j'ai oublié ma petite culotte sous le canapé, vous comprenez, c'est extrêmement gênant...mais dans le feu de l'action...si je vous donne mon adresse pourriez-vous me la renvoyez parce que je ne sais pas quand je vais pouvoir revenir...
- ...
- Allo...?
- ...
-Vous savez, mon mari est très soupçonneux et...
-Non mais ça va pas non ?!! Je m'en fous de votre mari moi!!! Mais le mien est fidèle et y a pas de culotte qui traîne sous le canapé, ici !!
Je vais vous dire moi, vous êtes une malade, je vais aller le chercher mon mari, et on va voir !!!
- Excusez-moi mais la dernière fois que je suis venue, y avait pas mal de poussière chez vous alors sans vouloir vous froisser, ça m’étonnerait qu'il n'y ait pas deux trois trucs qui traînent sous votre canapé. Et je suis sûre de l'avoir oublié chez vous.
C'est ce moment-là qu'a choisit Marie-Lise, la responsable du plateau, pour arriver.
-Bon, alors mercredi 18 à quinze heures avec Monsieur Grodichot. C'est noté ? Bonne journée Madame, et merci.
-Tout va bien Flora ?
- Ah oui, très bien. Vous savez, c'est une révélation pour moi. J'adore ce métier.
-Vraiment ?
-Oui vraiment. L'approche de la relation clientèle est très différente, mais très intéressante. Par téléphone les gens se livrent assez facilement, finalement. La cliente que je viens d'avoir en ligne me parlait de son mari. Un homme très fidèle.
- Bon. Bien je suis ravie que ça vous plaise. J'espère que vous resterez longtemps parmi nous.
- Vous pouvez compter sur moi Madame, je lui ai répondu avec un sourire angélique.
J'aurai bien prolongé la conversation avec ma délicieuse cliente...heureusement, mes collègues étaient vissés à leur casque et n'avaient rien entendu. Du moins, c'est ce que je croyais. Je comptais bien m'amuser encore un peu. Une révélation.Ca oui alors.
Ca faisait plus de trois mois que je travaillais ici et c'était la première plaisanterie que je m'autorisais. Et en outre, je ne parlais pratiquement  à personne dans la boîte, ils me sortaient tous par les yeux, si prés de leurs petits problèmes, dans leurs petites vies, de la couleur de leur vernis au plombier qu'était pas encore passé.
Je sentais bien que je craquais, petit à petit. J'avais de plus en plus de mal à m'intégrer, et en dehors de ça ça faisait bien marrer mes amis parce que j'étais la première à avoir des coups de folies qui les faisait hurler de rire mais j'ai moins rigolé quand Marie-Lise m'a convoquée le lendemain à la première heure.
- Asseyez-vous Flora. Bon, je vais pas y aller par quatre chemins. Nous ne sommes pas là pour rigoler. Nous travaillons pour l'un des plus grands établissements bancaire, si ce n'est le plus grand, et ils sont nos plus importants clients, vous ne l'ignorez pas.
Hier soir, Martine, notre nouvelle recrue est venue me voir. Vous savez qu'elle a passé la journée à toutes vous écouter pour apprendre les meilleures techniques de vente.
J'ai du blanchir sous le coup de la nouvelle, putain martine, je l'avais oublié celle-là !!
 J'ai appelé votre ancien patron ce matin, pour qu'il me parle de vous. Vous comprenez, quand martine m'a racontée votre conversation avec l'une de nos clientes, j'étais totalement abasourdie !
J'ai voulu en savoir plus, pour comprendre, et il m'a raconté les raisons de votre départ.
Vous êtes malade Flora, il faut vous faire soigner. Vous savez, je suis quelqu'un de profondément humain, je ne peux pas croire que vous avez ça pour vous amuser, ça ne tient pas debout. Vous saviez que vous étiez écouté, je suis sûre que c'était un appel au secours.
Un jour ou l'autre, ça peut nous arriver à tous de craquer, vous savez. J'ai appelé un ami médecin qui ne devrait pas tarder à arriver, soyez raisonnable, suivez-le et allez vous faire soigner. Quand vous irez mieux n'hésitez pas à revenir, je vous renouvellerai ma confiance sans hésiter. Vous faisiez du si bon travail !
Cette conne avait les larmes aux yeux en disant ça et quand le bonhomme est arrivé j'ai pas fait d'histoires, finalement j'avais rien de prévu dans les mois à venir et l'expérience promettait d'être originale.
Quelques heures après j'étais à "Las Prados", un centre psychiatrique très réputé, et c'est de là que je vous écris, chers parents.
Ne vous inquiétez pas pour moi, je suis bien traitée.
Je vous ai raconté mon histoire des derniers mois sous forme de nouvelle pour que vous compreniez bien mon cheminement intérieur, et comment j'en suis arrivée là.
A part les séances de psy que je dois faire presque tous les jours, je vais bien.
Je suis débarrassée pour un temps de tout ce qui me faisait horreur et je me suis même faite une amie, Nina. C'est son mari qui l'a faite interner.
Elle en avait tellement marre que les gens se jettent sur son landau pour regarder son bébé, qu'un jour elle a mis un saucisson à la place, pour rire. Son mari est devenu fou quand il a su ça, il l'a faite interner par leur médecin. Nina pense qu'il avait une maîtresse.
Enfin voilà ...Je continuerai de vous donner de mes nouvelles mais je vous le répète, tout va bien.

Je pense rester là pour un certain temps, ici je peux faire la folle tant que je veux, même si ça a moins de charme puisque je suis là pour.

                                                                     

 

                                                                      Je vous embrasse très fort,

                                                                        votre Flora qui vous  aime

 

 

 

 

 

 


Commentaires sur cette fiche :

Posté le 08-07-2007, par françoise (Note : 9/10)

Super nouvelle! Ecriture légère et fluide on en redemande!

Posté le 13-03-2007, par Pouche (Note : 10/10)

Encore un pur moment de plaisir...

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