Désirs et désordres !

 

                                                                                                           
                                                                                                      Nouvelles ...         

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
ACDJPSTU
Deux mois.

Mille fois, je me suis demandée comment raconter cette histoire-là. Sur le fait qu'un jour je la raconterai, je n'avais aucun doute.Je ne savais pas quand je trouverai le courage de le faire. Et je savais encore moins comment, je la raconterai.
Je savais que ça avait son importance.Y a des histoires comme ça, on les vit, on les respire, on les embrasse de toute notre âme, on en sourit, on en pleure, elles nous transforment, nous jettent à terre, elles nous élèvent, parfois on en meurt, et surtout, on essaie d'y survivre...Mais les raconter, après, est-ce qu'on peut ?
J'ai retrouvé ces notes, l'autre jour, sans les chercher. Je me rappelais à peine les avoir écrites. Elles essayaient de raconter cette histoire, dans le désordre, avec tout ce chagrin et l'espoir qui vivaient alors en moi...je me suis dite que j'avais bien fait de les garder, peut-être que comme ça, j'y arriverai...
Dans le silence de mon chez-moi, je cherche un lien entre toutes ces histoires, pour ne plus jamais souffrir comme ça, pour analyser cet amour démesuré que je ressens pour toi. Le tuer. N'y voir que la projection de mes démons. Je ne l'ai pas vu venir, cette souffrance-là. Je n'y croyais pas. Deux mois, c'était tout. A peine. Le temps de faire ton chantier. On allait vivre une histoire, peut-être.
Hors du temps, si histoire il y avait. Histoire il y a eu. Magique, irréelle. Je ne savais même pas ce que c'était, tellement c'était fort. Deux mois. Pas d'histoire sérieuse, juste une aventure. Avec un homme marié. Ton état civil me protégeait d'une relation durable. La distance qui nous séparait me protégeait du cliché de la maîtresse qui se voit offrir un cinq à sept furtif. Tranquille. Que du bon.
Comme dirait ma mère, je me suis fourrée le doigt dans l'oeil jusqu'au coude.
Toi non plus, tu n'as rien vu venir. On s'est aimés, on s'est cherchés, on s'est manqués, on a pas pu oublier ces deux mois-là. On avait cherchés ça trop longtemps, toute notre vie.
Alors on s'est revu. Pas moyen de faire autrement. La nuit, je me caressais en pensant à toi. Tu faisais l'amour à ta femme en pensant à moi. Le jour, je souriais aux anges. Tu m'envoyais des textos toute la journée. On faisait l'amour par téléphone, on gémissait, on se faisait des déclarations en demi-teinte. Une fois, après avoir raccroché, j'ai éclaté en sanglot, je pouvais plus m'arrêter.
Tu as commencé à me dire que tu avais du mal avec ta femme. Que tu n'étais ni heureux ni malheureux, mais que le temps passait et qu'en attendant, tu passais à côté de quelque chose et que tu le savais. Ce quelque chose, c'était moi, c'était nous. Je le savais aussi.
En quelques phrases, je suis entrée de plein- pied dans ce putain de cliché que j'avais refusé pendant si longtemps.
Quand je t'ai rencontré, je sortais depuis peu d'une histoire bancale. J'avais eu besoin d'un mec dans ma vie parce qu'à trente ans ça ne pardonne pas de pas en avoir, et je m'étais rendue compte qu'en avoir un pour ces raisons-là, ça ne pardonne pas non plus. J'avais décidé alors d’affronter le monde la tête haute, le sourire au vent face à la pression sociale, trente ans, toutes mes dents, et l'avenir devant moi.
J’avais encore jamais eu la sensation de rencontrer la bonne personne, ni d'avoir laissé filer le grand amour, ou quelque chose dans ce goût- là. J'avais aimé, beaucoup, trop, peut-être mal. Malgré moi, j'avais toujours rêvé ailleurs. Les yeux dans le vague, l'étreinte qui se desserre, un ailleurs flou, un petit quelque chose de plus, une évidence, que je ne parvenais jamais à entrevoir.
J'étais peut-être trop exigeante, mais pour moi, partager ma vie avec quelqu'un, lui donner tous mes matins et lui promettre bien davantage, ça n'était pas rien. Je ne voulais pas voir d'obligation là-dedans. Je voulais une certitude. Je ne savais pas si ça m'arriverait un jour et pour l'heure, je fuyais tout ce qui pouvait ressembler à une relation sérieuse.
La première fois que je t'ai vu, je n'ai pas pu soutenir ton regard. Pourtant, à travailler derrière un bar, j'étais habituée à bien des regards, du plus hautain au plus grivois, du plus charmeur au plus amical, du plus vide à pas de regard du tout. Tu n'étais pas seulement beau, il y avait quelque chose dans ton regard qui me troublait infiniment et je n'aurai pas su mettre le doigt dessus, encore aujourd'hui.
Tu m'as juste demandé un café, mais mon Dieu, quand tu as planté tes yeux dans les miens, il y avait une telle franchise, tu avais le regard  si clair, j'ai eu la nette sensation que tu m'avais percé à jour et qu'il n'aurait servi à rien de nier la fulgurante attirance que je ressentais envers toi.
Je ne sais plus combien de temps tu es resté mais je sentais ton regard rivé sur moi et je ne savais plus que faire de mes dix doigts. Je tournais en rond derrière mon bar, je voulais que tu restes et je voulais que tu partes. Quand tu es parti, j'ai levé les yeux vers toi. J'avais chaud partout.
J'avais beau essayer de me concentrer sur mes cafés, j'ai eu du mal. Cette rencontre ne me sortait pas de la tête. C'était simple, évident, limpide. Quand tu es revenu, quelques heures plus tard, j'ai su d'instinct qu'il se passerait quelque chose entre nous.
Il y avait eu une reconnaissance familière, une sensation de déjà vu et de tout nouveau à la fois, j'avais ton regard accroché dans la tête, un regard d'une franchise totale. J'avais la sensation que tu ne faisais jamais semblant et que moi-même, face à toi, je ne pourrais jamais mentir. Tu étais simplement venu demander un café. On s’était même pas parlé. C’est ce que je tentais de me dire après ton départ.
Je sentais confusément que je venais de faire une rencontre, une vraie rencontre.
Une petite voix me soufflait que c'était tout mes fantasmes que je projetais sur toi, pourquoi pas toi...Je la faisais taire immédiatement.
Une foule de signes m'avait conduite derrière ce bar. Trois mois auparavant, je cherchais du travail dans le télémarketing. C'était mon métier. La demande était énorme, et moi j'avais travaillé pour deux des plus grandes entreprises dans ce domaine, je ne me faisais aucun souci...
Pendant six mois, je me suis cassée le nez. Soit j'arrivais une demi-heure après que quelqu'un eût été embauché, soit je tombais en permanence sur la standardiste. Deux de mes lettres me sont revenues avec la mention "adresse erronée".Pour une autre j’apprenais avec stupéfaction que mon employeur potentiel venait de décéder. Dans les autres cas, je ne recevais jamais de réponse. A croire que j'avais été transportée dans un monde parallèle. Au bout de six mois, toutes les offres me faisaient rigoler. Un beau jour, je me suis posée et j'ai pensé à tous les livres de Paulo Coelho qui ne me quittaient jamais. Je suis retournée à l'anpe et sur une intuition, j'ai jeté un coup d'oeil aux offres dans la restauration, secteur que je n'avais plus pratiqué depuis cinq ans. J'ai été embauchée au premier entretien.
Dès l'instant où j'ai mis un pied derrière ce bar, j'ai regardé autour de moi et en souriant je me suis dit que quelque chose de grand m'attendait forcément ici. Forcément.
 Durant la semaine qui a suivi notre rencontre, j'ai pensé à toi...Parfois ton visage venait  me surprendre au détour d'une conversation avec un client. Je t'attendais. Et rien ne me disait que tu allais revenir.

Il est parfois difficile  d'expliquer certaines choses .Ce que je venais de ressentir en croisant cette fille, je savais qu'il n'aurait servi à rien de le raconter à Matthieu, mon collègue .C'est difficile, de trouver quelqu'un qui vous comprenne sans vous juger systématiquement, non ?
Quand il m'a proposé de nous arrêter sur le chemin du départ pour manger un morceau, j'ai simplement dit que j'avais trop faim pour attendre, qu'on n'avait qu'à retourner dans ce bar où on avait pris un café le matin même .A mon grand soulagement, il a dit oui tout de suite .Je me serais mal vu argumenter sur le sujet...
Je voulais absolument revoir cette fille qui s'était infiltrée dans mon esprit depuis quelques heures. J'avais eu du mal à me concentrer sur mon boulot et je voulais être sûr que je n'étais pas là, à me tourner un film tout seul comme un ado de quinze ans, je me disais que j'avais peut être ressenti ces choses-là parce que je cours après depuis des années maintenant...
Elle était toujours là. A ma grande surprise, je ressentis encore cette sensation très intense, cette chaleur qui vous parcourt tout le corps en quelques secondes, elle n'avait pas un sourire ni un regard commercial, j'en étais plus que certain, il était trop sincère et il y avait trop d'expression j'en fût tout émoussé et en même temps tout ça me semblait très familier...comme si je l'avais déjà vécu, mais où ?...peut être dans mes fantasmes les plus secrets...
A mon tour je sentis qu'elle aussi avait été troublée et à cet instant mon coeur se mit à battre la chamade, comme si ce qu'on cherchait tous les deux depuis si longtemps venait d'apparaître comme un mirage, un miracle...
Mercredi 15 janvier. J'étais de retour dans cette ville et cette fois, pour deux mois, délai qui nous était imparti pour commencer et finir notre chantier, la rénovation complète d'un grand magasin. Malgré moi j'avais pensé à cette fille .Cette fille dont je ne connaissais même pas le prénom...J'avais hâte de la revoir, je voulais lui parler, la toucher, l'embrasser, la respirer, lui faire l'amour à en perdre la tête, je voulais tout savoir d'elle...

Tu n'étais pas revenu. Je me disais que j'avais vécu une belle histoire de quelques minutes, un instant de séduction qui n'allait pas laisser  de traces, si ce n'est un certain sentiment de frustration. Y a des gens qu'on ne devrait pas laisser partir, mais on est tous comme ça, on attend la fois prochaine , on croit tous qu'on aura une deuxième chance, que la vie nous repassera le même plat une seconde fois pour qu'on puisse se servir copieusement. Toute à mes divagations, j'ai levé les yeux de mes tasses. J'ai dû sentir une présence. Cette image, je la revois encore. Tes yeux étaient posés sur moi avec une intensité incroyable, qui a fait baisser les miens aussitôt.
Tu ressemblais à un animal sauvage qui va se jeter sur sa proie. J'avais rêvé te revoir, pourtant, j'ai ressenti un vague sentiment de panique, je me suis dit ce mec-là ne me laissera aucune chance, il va me manger toute crue. Je me suis sentie prise au piège de ton regard, c'était inquiétant et délicieux.
Tu as attendu d'avoir bu ton café et soudain, tu m'as parlée. C'était la première fois que j'entendais le son de ta voix.
-Excusez-moi mademoiselle, où est-ce qu'on peut trouver un endroit sympa pour sortir, ici ?
Ainsi donc tu n'étais pas d'ici. J'ai tenté de te répondre naturellement, sans tremblement dans la voix, comme une réponse banale à un client banal.
-"A la dune ensoleillée " Quand je sors je vais là-bas, c'est un café-concert, c'est vraiment sympa. Mais ça dépend de ce que vous écoutez...?
Je te répondais en regardant tes collègues. Tu as ignoré ma question.
-Vous y serez ce soir ?
-Normalement, non.
-... normalement ?
Je ne pouvais pas faire mieux. Heureusement, d'autres clients sont arrivés, un café s'il vous plaît, c'est non-fumeur ici ? Merci, deux cafés, avec trois croissants, je retrouvais mon sourire et mon calme, inspirer, souffler, mais bon sang qui étais-tu pour me troubler à ce point ?!
Puis le comptoir vide, ta voix, de nouveau...
-Comment on fait pour ce soir ?
-Pour ce soir...? ai- je murmuré. J'ai repensé à la vision de l'animal qui se jette sur sa proie.
Tu as griffonné quelque chose sur un bout de papier, et tu me l'as tendu.
-C'est mon numéro. Donnez- moi le vôtre.
Je te l'ai donné. Aucune chance...
Quand tu es parti, j'ai ouvert le petit billet pour y lire ton prénom.
La terre venait de s'arrêter de tourner.
Tout, tout, j'ai tout oublié à chacun de tes baisers, dans cette chambre d'hôtel, juste pour boire un verre, un seul et j'y vais, puis j'ai tout oublié, oh ta bouche, tes mains, ton regard, ton regard, tout oublié jusqu'à Matthieu , ton collègue, pauvre Matthieu, involontaire témoin d'un désir incontrôlable, il était là j'ai rien vu, rien n'existait plus que ta bouche ta bouche ta bouche...
Puis plus tard, plusieurs heures, plusieurs jours,"es-tu marié ?des enfants ?", c'est pas moi qui ai parlé c'est l'autre, celle que je déteste, qui me fait douter de tout, qui hésite, qui se torture, qui me torture, elle a attendu une réponse que je voulais pas entendre, oui je suis marié, j'ai deux enfants...chut....on était bien, comme ça...perdu dans notre silence, tu ne savais rien de moi, je ne savais rien, juste prolonger la magie, deux mois, hors du temps...
Mais je t'ai entendu, marié, marié, marié...et celle que je ne voulais pas entendre est revenue au galop, c'était le début d'une lutte sans fin, entre celle qui aimait la vie et celle qui avait peur, rester, t'aimer ou partir, t'oublier pendant qu'il n'était pas trop tard. Je suis restée. Pendant longtemps, l'autre a fait sa route sans moi...
Cet aveu m'avait détendue, c'était clair, deux mois, une parenthèse, ne pas t'aimer, ou alors juste un peu, pour le plaisir, puis se séparer, sans un je t'aime, sans projet, sans chaîne, sans jalousie.

Je l'attendais devant la gare, Matthieu était avec moi. Avoir son numéro m'avait donné des ailes et j'avais passé la journée perché sur un petit nuage. Elle est arrivée, rejoignant deux hommes qu'elle connaissait à peine, je trouvais ça courageux de sa part, et je me suis dit qu'elle devait sûrement se demander ce qu'elle foutait là...
Nous avons parlé de tout et de rien, attablés autour d'un verre, et je sentais qu'on évitait tous les deux de se regarder. Puis Matthieu s'est absenté pour aller aux toilettes. Nos regards se sont croisés pour ne plus se lâcher, pendant ces quelques secondes j'ai tout oublié autour de moi, elle s'est approché doucement de moi
- mais c était pour faire taire tes yeux…. - et a posé ses lèvres sur les miennes....ce baiser a été un moment de pure magie, tout mon corps s'est mis à vibrer à en avoir la chair de poule, mon Dieu, le pouvoir de ce désir sur deux personnes qui se connaissaient pourtant à peine...
Finir cette superbe soirée en boîte était une excellente idée, même si je n'avais envie que de l'enlacer et de profiter de cette chaleur qui avait jailli au plus profond de nous .Il était clair de toute façon que nous n'allions pas planter Matthieu, et faire durer le plaisir était loin de me déplaire...l'ambiance de ce café-concert qu'elle nous avait conseillés quelques heures plus tôt était sympa et nos regards devenaient de plus en plus coquins, de petits effleurements en corps à corps sur la piste elle était très sensuelle et j'aimais beaucoup ça, je sentais une complicité qui s'instaurait et j'avais beaucoup de plaisir à rentrer dans ce jeu...
Une chose est sûre, même si la soirée devait s'arrêter là je n'aurai pas été déçu, ces quelques heures passées avec elle valaient largement des nuits entières à faire l'amour à des filles qui partageaient leurs corps en passant pourtant à côté de l'essentiel, la complicité...Dès le moment où nos regards s'étaient croisés derrière ce bar, j'avais eu l'intense pressentiment que quelque chose allait se passer, quelque chose qui n'arrivait que très rarement dans la courte vie d'un homme, j'en étais convaincu.
Et je commençais à me dire que je ne m'étais pas trompé...

J’avais pas peur de te revoir. Ton chantier terminé, je savais que tu allais partir. Je risque rien, je me disais. J'avais eu à ce sujet une discussion avec Jeanne, mon amie de toujours. Tu ne risques rien ? m’avait - elle dit...de l'aimer, tu risques...
-et puis après ? Avais- je répondu crânement. Je souffrirai un peu, il me manquera quelques temps, puis je l'oublierai. Je préfère ça à ne rien vivre du tout, je préfère prendre le risque...
-Tu ne les as peut être pas bien mesuré, ces risques...tu crois vraiment que ça vaut le coup ? Il est marié....m'avait-elle dit doucement   
-Il est marié et il s'en va dans deux mois, peut être avant, j'ai répondu sèchement. Qu'est-ce que tu veux qu'il m'arrive ? Que je tombe amoureuse ? Et alors ? Je te l'ai dit, la vie vaut la peine d'être vécu et je suis prête à prendre le risque. Même si ça arrive, je m'en remettrais non ? Ce sera pas la fin du monde...
La nuit précédente, je l'avais passée avec toi. Notre première vraie nuit d'amour. Au petit matin, j'étais rentrée chez moi totalement déstabilisée...Je ressentais quelque chose qui m'échappait complètement, et que je ne voulais probablement pas voir.
Tu m'avais parlée de ton enfance, de tes rêves, de ton mariage et de ta femme épousée beaucoup trop tôt, on était si jeunes m'avais-tu dit, tu n'en revenais pas de me parler autant, tu t'arrêtais en plein milieu de tes phrases et tu me regardais presque stupéfait, tu secouais la tête et tu disais "mais pourquoi je te parle autant de moi ? Je parle jamais d'habitude, y a des gens qui vivent avec moi et qui ne savent pas le quart de ce que je te dis là..." Tes mains sur moi provoquaient des frissons depuis longtemps oubliés, j'avais une faim insatiable de toi, c'était la première nuit de beaucoup d'autres, les premiers frissons d'une longue suite de frissons encore inexplorés, je ne pouvais pas me détacher de ta bouche, je respirais ton odeur à en perdre haleine, il me semblait n'avoir pas fait l'amour comme ça depuis des siècles, en réalité jamais je n'avais fait l'amour comme ça...

Je me souviens de toutes ces heures où on s'est donné du plaisir, le plus doux et le plus violent des plaisirs, oh oui je m'en souviens...
Quand on arrive à un sommet aussi haut tout vous semble facile, le monde vous appartient, je me souviens de ce corps collé au mien et de cette chaleur qui venait du plus profond de nos entrailles, c'était de la lave qui coulait dans nos veines, de pouvoir monter si haut nous étions des privilégiés, je le savais...

Nous avons commencé à nous voir tous les soirs, très naturellement. J'évitais de me poser des questions et de nous deux, on ne parlait jamais. Et à l'exception de cette première nuit, on parlait très peu. Il suffisait que nos regards se croisent, que nos mains se frôlent pour qu'un désir incontrôlable s'empare de nous, balayant tout sur son passage. Jamais, jamais je n'avais embrassé quelqu'un avec autant de férocité, jamais quelqu'un ne m'avait embrassée avec autant de passion. Nos baisers étaient d'une osmose qui me dépassaient totalement et me laissaient pantelante et éperdue de désir à chaque fois, un peu plus chaque fois. Comme si nous parlions le même langage.
Une fois tu t'es arrêté en plein milieu d'un de nos baisers. Tu me regardais, presque hébété. Qui es-tu ? Tu m'as demandé. Qui es-tu ?
Comme si une voix venue de nulle part avait parlé à ma place , une voix intime que je n'aurai pas su canaliser , les mots "ton âme soeur" sont venus s'imprimer en moi. Ton âme soeur, ai-je murmuré, si bas que tu ne m'as pas entendu. Qui es- tu ? M'as-tu répété en  prenant mon visage entre tes mains. Je t'ai embrassé pour ne pas avoir à te répondre, à nous répondre.
Le week-end tu rentrais chez toi. Le lundi tu revenais. Je ne te posais jamais de questions sur ta vie et je t’en disais pas plus sur la mienne. Pourtant, chaque jour, nous devenions plus proche l'un de l'autre .Jeanne essayait souvent d'aborder ce sujet avec moi.
Elle voulait savoir. Elle était mon amie. Si j'étais amoureuse de toi. Inlassablement je lui répondais que non, je n'étais pas amoureuse de toi, je lui répétais sur tous les tons, pour m'en convaincre aussi. Si je pensais qu'un jour tu quitterais ta femme. Jeanne était comme ça, entière, sans compromis. Pourquoi veux-tu qu'il la quitte je lui répondais. Je faisais la fière. De toi, de nous, je ne voulais pas parler.
Jalousement, je gardais le secret de nos nuits, et j'évitais aussi les questions et les dissertations sur le sujet. Parce que c'est comme ça les filles, ça parle, ça analyse, ça dissèque, ça cherche, ça suppose, ça questionne...
Et c'était tout ce que je voulais éviter. Il est des histoires qu'il faut vivre d'abord et les questions viendront bien assez tôt, toujours bien assez tôt, il faut vivre d'abord, laisser la tête de côté, vivre, juste vivre...vivre et se taire.
Et puis commencer à analyser ça aurait été faire revenir l'autre, celle qui me torturait avec ses questions sans fin, celle qui perdait tellement de temps à réfléchir, soupeser, chercher , vouloir comprendre, qu'elle en oubliait de vivre ,je voulais pas redevenir celle- là, pas dans tes bras, pas avec toi, avec toi j'étais plus moi que ce que je ne l'avais jamais été, je le savais, je le sentais, et ces choses-là ne trompent pas, jamais.
On ne dormait plus beaucoup, la nuit. On les passait toutes ensemble. Le jour, tu passais toujours me voir au bar, et quand je te voyais arriver, ta démarche de félin, je ressentais toujours, à chaque fois, le même trouble intense que la première fois.
Tu étais bien la seule personne à réussir à me faire baisser les yeux.
Depuis le début, j'avais cette impression incroyable de lire dans ton âme à travers ton regard .J'avais l'impression, et même, j'en étais convaincue, d'entendre tes mots. Quand on faisait l'amour, c'était comme si une voix venue de nulle part me dictait quelles caresses te prodiguer , où poser ma bouche, la faire descendre, remonter vers tes lèvres, passer ma main autour de ton cou, lécher ton sexe avec ma langue , ne pas m'arrêter, puis t'embrasser sauvagement, je savais tout de toi sans que tu ne me dises rien et c'était comme si j'avais ton mode d'emploi qui se déroulait au fur et à mesure devant les yeux, par moment c'était à devenir folle .
Un soir je n'ai pas tenu, j’ai eu besoin de parler de nous avec toi .C'était bien la première fois que j’abordais le sujet. Tu étais très mal à l'aise.
-Tu t'es déjà demandé ce qu'il y avait entre nous ? Je posais la question brutalement, sans préavis.
-Non.
Il y a eu un blanc. Puis tu m'as regardé dans les yeux et tu m'as demandée si moi, je m'étais posée cette question.
-Pas jusqu'à aujourd'hui non.
-Pourquoi tu m'as donné ton numéro de téléphone ? je veux dire on avait pratiquement pas parlé, qu'est-ce qui fait que tu me l'ai donné tout de suite ? M’as-tu soudain demandé
-Tu sais très bien pourquoi je te l'ai donné .Sinon, tu ne me l’aurais même pas demandé.
-Non, je veux dire on se connaissait pas finalement, mais t'as pas hésité à me le donner, et je me demandais pourquoi ...
-Pour les même raisons qui font que toi tu me l'as demandé .Comme tu dis, on ne s'était pratiquement pas parlé et tu m'as demandé mon numéro. Je n'ai pas hésité à te le donner non, et tu sais pourquoi. C'est pour ça que toi t'as pas  hésité à me le demander. Y a des fois où on a pas besoin des mots.
Je te parlais presque sèchement, j’aimais pas beaucoup ta question. Je supposais que tu t'attendais à une réponse du genre oh ben je t'ai trouvé tellement mignon tu sais, hi hi hi...
Je te trouvais hypocrite, de me demander ça. Ou alors était-ce moi qui me faisait un film depuis le début, avec mes histoires de l'âme de tes yeux et de destinée ? J'en étais bien capable, je me racontais souvent des histoires avant de m'endormir, et parfois même dans la journée, c'était pour ça que je faisais souvent tout tomber, ou que je me cognais sans arrêt, j'étais perpétuellement dans la lune.
Subitement, j'ai décidé d'en avoir le coeur net. Je t'ai demandé si tu avais déjà vécu quelque chose comme ça. Je savais que ma question était risquée, après tout nous n'avions jamais parlé de nous jusqu'à aujourd'hui et que tu étais infidèle, je le savais. Mais enfin, ce que j'avais ce soir j'en savais rien, mais je crois que j'aurai été prête à te démonter la tête pour savoir ce qu'il y avait dedans, moi qui étais d'ordinaire  si gourmande de tous nos silences...
-J'ai eu de très belles expériences, oui...mais avec une telle intensité jamais. Tu sais....
Tu as paru hésiter à me dire la suite, tu as eu un long temps d'arrêt, tu me regardais.
Tu sais, as-tu repris, quand on fait l'amour...comment dire...c'est tellement étrange, j'ai l'impression ...enfin tu vas me prendre pour un dingue mais...j'ai l'impression d'avoir ton mode d'emploi. Je sais d'instinct où te toucher, où t'embrasser, à quels moments...tu vois ce que je veux dire ... ?
Le lendemain je devais passer la journée avec Jeanne. On avait rien prévu de particulier pour la soirée mais la plupart du temps être ensemble nous suffisait, c'était pas un problème. Il lui a pas fallu longtemps pour s'apercevoir que j'étais ailleurs, et moi qui avait tenu depuis le début à garder les détails de cette histoire secrète -de peur qu'elle ne s'envole j'imagine-je sentais que le moment était peut être venu de lui parler, qu'en tout cas j'allais sans doute pas pouvoir faire autrement.
Qui sait si ça n'allait pas m'éclaircir les idées, et de tout façon sans ça j'allais exploser.
-Viens, on va boire un café, on fera les boutiques après m'a dit Jeanne en me prenant par le bras.
Cette sacré Jeanne sentait les choses mieux que personne.
On s'est installé dans un petit bar que j'aimais bien, le chien jaune ça s'appelait, il diffusait des lumières rouges qui rendaient l'atmosphère très intime, c'était le cadre parfait et j'avais une amie parfaite. Enfin une amie quoi.
-C'est pas simple Jeanne, j'ai commencé en m’allumant une cigarette. Je croyais vraiment que ce serait une histoire de cul et rien d'autre.
J'avais oublié qu'on contrôle pas grand-chose ici-bas j'ai soupiré.
-Tu l'aimes ?
J'ai éludé la question. Je lui a raconté la soirée qu'on avait passé la veille et elle ne disait plus rien, elle m'écoutait avec une attention extrême et c'était troublant, ça donnait encore plus d'importance à ce qui s'était passé et à ce que je disais.
Quand on était allé se coucher on s'était jeté l'un sur l'autre comme des furieux et la conversation qu'on avait eu avait changé la donne, il n'était pas question de faire comme si de rien n'était, comme si tout était normal, on se regardait en souriant, on se caressait le visage comme si on se découvrait pour la première fois et on souriait encore, d'un sourire tout droit descendu du ciel.
Et il y avait eu ce moment. J'étais allongée sur lui et j'avais plongé mes yeux dans les siens, on n'échangeait plus aucune caresse, on ne parlait pas, on ne s'embrassait pas, on ne souriait pas, rien d'autre que ce regard interminable, et je jure qu'à cet instant-là le monde s'était écroulé, j'entendais plus rien, juste son regard et moi plongée dans son âme, en chute libre...
A un moment, au bout de combien de temps je sais pas, je l'ai vu écarquillé les yeux, il avait soudain l'air abasourdi. Son regard m'a réveillée comme un claquement de doigts, j'ai légèrement reculé mon visage, j'ai vu tu m'as dit. Les mots peinaient à sortir de ma gorge, j'étais pas sûre de vouloir entendre ce que tu avais vu parce que je l'avais vu aussi, qu'est-ce que tu as vu j'ai demandé d'un air innocent ?
-Tu es mon double tu m'as répondu le souffle court. Tu es mon double, c'est ça que j'ai vu...tu es mon âme soeur.
J'ai commandé un autre café au barman, j'avais les mains qui tremblaient, je savais pas si j'avais bien fait ou non d'en parler à Jeanne mais il était rentré chez lui pour le week-end et je me sentais seule comme jamais, je sentais confusément que ma vie avait changé, souvent il faut pas plus de cinq minutes pour que les choses basculent et que votre vie soit transformée, on devait bien saisir cet instant-là, ça durait pas très longtemps, entre cinq minutes et dix secondes, certains appelaient ça l'instant magique, il fallait juste pas avoir peur et j'avais très peur.
A ce moment-là mon portable a sonné et j'ai vu son nom apparaître, c'est lui j'ai dit à Jeanne, c'était la première fois qu'il m'appelait le week-end, je me demandais où était passée sa femme. Je suis sortie du bar en m'excusant, je reviens tout de suite j'ai dit.
Quand je suis revenue j'ai expliqué à Jeanne que je ne voulais pas qu'il quitte sa femme, en tout cas que je ne lui demanderai jamais une chose pareille parce que c'était pas forcément nécessaire, que ce qu'on ressentait l'un pour l'autre devait rester libre, que je ne nous voyais pas enfermer cet amour-là entre quatre murs, entre un lecteur dvd et une chaîne stéréo, entre un canapé et un lit conjugal, qu'est-ce que ça changerait qu'on vive ensemble tu peux me le dire je lui demandais, et au fur et à mesure que je parlais je découvrais ce que je ressentais , quelque chose en moi se détendait, comme un courant d'air frais qui me traversait et les nuages qui se dissipaient, et je regrettais plus du tout de lui en avoir parlé.
-Mais  t'as pas envie de l'avoir pour toi toute seule ?
-D'abord, personne n'appartient jamais à personne. Et si c'est mon âme soeur j'ai dit en souriant...qu'est-ce que tu veux que j'obtienne de plus que ça ?
Et c'est plus tard que ça a cloché, quand j'ai essayé de coincer cet amour- là quelque part, quand j'ai demandé, supplié, trépigné, hurlé, insulté, ragé, pleuré, tu peux pas passer à côté de ça je disais et je le sais que c'est humain aussi ces revendications, mais j'avais oublié qu'on était passé à côté de rien justement, qu'on l'avait vécu cet amour-là, qu'il nous avait été donné de vivre bien plus que ce que les trois quarts des gens ne vivront jamais  et que si on devait se retrouver un jour on se retrouverait, et que si ce n était jamais le cas ça n'ôterait jamais rien à ce qu'on avait vécu, à un moment j'ai oublié de remercier le ciel, je lui en ai juste voulu.
Et évidemment, tout était parti en live. J'avais perdu mon étincelle. Pendant plus de deux ans, j'ai perdu mon étincelle.
J'avais plus d'inspiration pour écrire. Je continuais à aller bosser et je me levais en retard presque tous les jours, mes jours de congé je me levais péniblement à dix ou onze heures , j’ étais fatiguée et je mettais ça sur le dos de cette putain de thyroïde qui déconnait tout le temps, ou de mes voisins qui m'empêchaient de dormir, ou du boulot qui était physiquement éprouvant, ben oui, mais non, tout ce temps-là j'avais perdu mon étincelle parce que je croyais t'avoir perdu alors que je t'avais jamais eu ou que  je t'aurai toujours quelque part en moi plutôt, toujours, et que si je t'avais pas sur mon canapé je t'avais dans mon coeur, laissez-moi respirer.

La première fois que je l'avais vu, j'avais instinctivement su qu'elle allait représenter un tournant dans ma vie.
Autour d'elle, autour de nous, il y avait toujours eu et il aurait toujours un mystère impalpable.
Que je puisse ressentir ça avec une inconnue, ça, ce que j'avais cherché toute ma vie, avec une inconnue et pas avec ma femme, celle que j'avais choisi, c'était quelque chose que je digérais pas, je prenais ça comme un échec. Je peux pas vous dire si j'ai pris la bonne décision. Je le saurai probablement jamais. Je me dis que si ça s'est passé comme ça, alors c'est que c'est comme ça que ça devait se passer.
A une époque, j'ai bien failli la quitter, ma femme. Je pouvais plus. Savoir que ce dont j'avais toujours rêvé existait et m'attendait et que j'étais là, moi, à continuer à vivre ce mariage qui ne m'apportait pas le quart de ce qu'elle m'apportait elle, je ne pouvais plus. Mon double...
Je passerai pas dix ans de plus de ma vie comme ça j'ai explosé un jour. Je peux pas, je peux plus. Elle a réagi intelligemment, ma femme. On a parlé toute la nuit .Au petit matin, on avait décidé tous les deux de changer les choses. Faire garder les enfants plus souvent, un mois pour les vacances d'été pour commencer, pour se retrouver, sortir, tenter de nouvelles expériences, se redécouvrir. Je peux pas vous dire si c'est la lâcheté ou le courage qui m'a fait agir comme ça .Je savais bien que ce que je cherchais, c'était elle. Mais je me disais que si j'avais vécu ça avec elle, alors je pourrais peut être aussi le vivre avec ma femme. Lui donner une chance, plutôt que de passer mon temps à lui reprocher tous mes maux. Nous donner une chance .Une vraie. Je me suis séparé de tout ce qui pouvait me rappeler nos moments, je sentais qu'il valait mieux, et j'ai décidé aussi de lui donner ce que j'avais écrit sur notre histoire, elle sait pas que j'ai écrit sur notre histoire mais elle en fera sûrement un meilleur usage que moi.
Alors quoiqu'il en soit, elle aura été un tournant dans ma vie. Et si on doit se retrouver un jour, on se retrouvera. Si ça doit se passer comme ça, ça se passera comme ça. Voilà ce que je pense.
Et notre histoire à tous les deux, elle restera à jamais gravée dans mon coeur, dans mon corps, dans tous les pores de ma peau ...

...Et notre histoire Jeanne, elle restera à jamais gravée dans mon coeur, dans mon corps, dans tous les pores de ma peau....

 

 

 

 

 

 


Commentaires sur cette fiche :

Posté le 02-02-2008, par nini54 (Note : 9/10)

trop prenant trop triste de passer a cotè de l amour le connaitre et se reconnaitre et ne pas pouvoir continuer la route main ds la main...c dommage kiss a toi

Posté le 29-08-2007, par Tia Yesse (Note : 10/10)

C'était très chouette,très fort,une belle histoire.

Posté le 19-08-2007, par Kyana (Note : 9/10)

Voilà, je l'ai relu cette histoire... C'est fou, quand on vit à peu près la même chose comme on comprend mieux ce qui arrive aux personnages, les sentiments qu'ils éprouvent et les événements qui les perturbe! Merci pour cette très belle histoire…

Posté le 15-08-2007, par Réponse de Patsy (Note : 5/10)

Merci beaucoup de ce commentaire Berna ;)

Posté le 15-08-2007, par berna59650 (Note : 8/10)

L'histoire est tres prenante et etrangement la fin ma attristé moi qui suis pour la fidelitée !!!

Posté le 13-08-2007, par Réponse de Patsy (Note : 5/10)

Je suis très touchée de lire tes commentaires. Et très contente d'avoir partagé ces histoires avec toi.

Posté le 07-08-2007, par mamdam (Note : 9/10)

Je suis tombée sur cette histoire par pur hasard, et je dois dire que je me suis fait avoir... Envie de connaitre la suite, tout de suite, je suis entrée dedans et vous félicite! J'ai trouvé ça vivant et surtout très réel, en 2 mots, je me suis REGALEE!! BRAVO!!

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