Désirs et désordres !

 

                                                                                                           
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ACDJPSTU
T ' as pas idée

-J'ai pas envie Adèle. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus ?
-Mais enfin, je te comprends pas ! Ca te plait de vivre seule ? Ca plait à PERSONNE, on est pas fait pour vivre seule, alors de quoi t'as peur, HEIN ?!
- Tu m'emmerdes.
Evidemment, ça a clos la discussion. Et ça n'avait pas que le mérite d'être clair, ça avait aussi le mérite d'être vrai. Ils m'emmerdaient, tous, avec leurs conseils et leur bonne volonté. Adèle m'avait promis de revenir plus tard pour qu'on reprenne cette discussion, parce que là, elle avait son gamin à aller chercher à l'école et je savais pertinemment qu'elle allait revenir, oh oui, il ne me restait plus qu'à barricader la porte si je voulais être tranquille, j'en avais bien peur. Adèle avait trente-deux ans, un enfant, un mari, un pavillon, une belle voiture et un chien.
Et c'était une de mes meilleures amies. De loin la plus casse- couille, quand elle s'y mettait.
Et moi j'avais trente ans, pas d'enfant, pas de mari, une petite maison, une voiture pourrie, et pas de chien parce que je les avais en horreur. Et toutes nos prises de bec portaient sur ça. Adèle ne comprenait pas que je ne veuille pas rentrer dans ce joli tableau et que je puisse avoir une autre vision des choses. Pour elle, j'étais une phobique de l'engagement, point. Et même si je ne voulais pas l'admettre, j'en étais forcément malheureuse. Re- point. J'avais du bol: j'avais quand même le permis et une petite baraque sympa à la campagne, sinon je me serais faite lyncher. Pression sociale mon cul oui. La campagne c'était parce que le plein air m'inspirait plus que le béton pour écrire, pas parce que ça faisait chic.
Et ma voiture, une vieille R5 qui tenait encore la route. Et aussi ahurissant que cela pouvait paraître, ma vie me plaisait. Ben oui. Travailler derrière un bar me permettait de faire des rencontres terribles, et surtout, ça me laissait moralement le champ libre pour penser tout mon saoul et écrire le reste du temps.
Et le jour où je serais publiée, je vous enculerai tous je me disais des fois, vous avec vos "...mais...euh... tu vas pas travailler là toute ta vie quand même ? Vos "...mais ...pourquoi t'as pas fait d'étude ?" et encore j'en passe, et de plus réjouissantes, même. J'avais du mal à avaler que l'on puisse me regarder de travers simplement parce que je n'avais pas toute la panoplie de la trentenaire. J'avais des rêves, et ce n'était pas ceux de ranger dans le bon tiroir les chaussettes propres de mon mec, ou de choisir avec lui le programme télé de la semaine. Si ce n'était que ça, je pouvais le faire toute seule. Et par moment, j'avais l'impression que ce n'était que ça. Moi je voulais vivre libre, écrire des livres, passer de bonnes soirées entre amis, et vivre l'amour QUAND il se présenterait.  Et même si je savais que j'avais des rêves démesurés dans la tête, je trouvais que c'était pas pire que de les brader pour faire comme tout le monde.
Je pensais à tout ça en buvant un thé au caramel, le nez songeusement collé à la vitre, quand le téléphone a sonné. Evidemment ça m'a faite sursauter et je me suis foutue du thé brûlant partout. J'ai décroché en jurant comme un charretier. C'était Adèle.
-Tu es toujours chez toi ? Je peux passer ? Lucas goûtera chez toi, si ça t’ennuie pas...
-Ecoute,  si c'est encore pour me parler de Sam, c'est pas la peine.
-Oh la la, t'es rabat-joie hein. C'est juste comme ça, pour papoter avec toi. Puis Lucas adore venir chez toi, tu le sais ça, tu le chouchoutes tellement ce gosse, faut dire.
-Ok, ok, c'est bon, passe, je te laisse la porte ouverte, je vais prendre un bain rapide, tu rentres, tu fais comme chez toi.
J'ai fait couler mon bain tranquillement en y mettant des tonnes de sels parfumés, avec Adèle je me gênais pas et un peu de détente avant une conversation avec elle ne me ferait pas de mal.
Elle était comme une soeur pour moi et je l'adorais, mais il fallait reconnaître que tant qu'elle n'avait pas réussi à vous convaincre d'un truc dont elle était, elle, totalement convaincue, elle ne vous lâchait pas. C'était énergisant, passionnant, de discuter avec elle, et aussi, par moment, terriblement fatiguant. Sam, voilà son nouveau cheval de bataille. Sam, un de mes plus chers amis, Sam et son amour pour moi, Sam et notre relation ambiguë depuis le début, cinq ans, Sam et "ma peur de m'engager dans une vraie relation adulte".
Samavec lequel j'avais passé d'innombrables soirées à discuter, à rire, à refaire le monde, à picoler, et parfois aussi à embrasser quand l'alcool nous montait un peu trop à la tête.
Sam qui était doux, sécurisant, attentionné, intelligent, que je considérais comme une des personnes les plus proches de moi et qui venait de me faire une déclaration d'amour enflammée quelques jours auparavant.
D'accord, j'avais du mal à savoir ce qui me retenait de flancher, et pour l'heure, je me contentais juste de l'éviter. Ce qui avait le don d'agacer Adèle qui ne comprenait pas pourquoi je l’épousais pas sur le champ, et qui entendait bien réussir à me faire changer d'avis. La réalité, pour elle, c'était la vie à deux et les concessions qu'elle nous amenait à faire, pour notre plus grand bien.
Pour moi, la réalité était à inventer tous les jours et ne se résumait certainement pas à ce que je voyais comme une vie à deux formatée selon les règles en vigueur, à réussir à tout prix avec un garçon surtout "gentil, crois-moi, c'est le plus important"
Non non non, pour moi l'amour devait être grand comme une cathédrale, vous faire trembler, rougir, souffrir, mourir, planer, il devait être un mystère, une légende, une évidence...
Cette évidence-là, je l'avais pourtant connue une fois, une fois, une SEULE fois, l'évidence de deux regards qui se croisent et qui s'accrochent comme s'ils se reconnaissaient, de deux corps qui s'imbriquent comme s'ils s'étaient cherchés toute leur vie, et ces mots-là je les avais entendu de sa bouche, sa bouche adorée et tant de fois goûtée, dévorée, léchée, mordue, embrassée...
-Lisa!! On est là ma chérie!!
J'arrive tout d' suite, juste le temps de me sécher!
C'est pour ça que la plupart du temps j'évitais de prendre des bains. Etait-ce la lumière tamisée, les bulles légères comme des mains ou tout ça à la fois, mais à chaque fois je replongeais deux ans en arrière, dans cette histoire qui m'avait tout donnée et tout repris, et putain qu'il était froid ce carrelage et j'avais encore égaré mes bas, il ne fallait pas que je pense à lui, celui que j'appelais autrefois mon ange, mon double, mon yang, chut, chut, c'est pas le moment...Il faut que je m'habille, que je sorte le Nutella pour Lucas, un bon verre d'épine pour Adèle et moi, et Sam qui allait certainement passer ce soir, qu'est ce que j'allais bien pouvoir lui dire, lui répondre, et putain ils sont où ces foutus bas !? Hein !?
-Eh ! Salut Lucas ! Tu viens, que je te fasse un gros câlin...hmmm, oh oui c'est un gros câlin ça dis donc...Alors dis moi, du Nutella sur de bonnes tartines, ça te dirait?
-Oh oui, du Nutella! Mais plein hein, d'accord ?
-Mais oui plein, et du coca avec ?
-Tu m'étonnes qu'il t'adore ce gosse...
-Allez, viens avec moi, on va chercher tout ça. C'était bien l'école aujourd'hui ?
-Non mais tu sais que tu ferais une maman parfaite ?! Me glisse Adèle dans un grand sourire
-Oh mais j'en doute pas, je lui réponds en rigolant...Alors Lucas, dis je en le soulevant pour le prendre dans mes bras, c'était bien l'école mon grand ? Tu me racontes ?
-Ouais bof....
-Oh ben c'est quoi cette petite mine dis moi ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
-C'est la maîtresse. Elle m'a mis au coin pasque ze faisais le zouave avec Emilie. Elle est nulle.
-Emilie ?
-Naaaaaann...la maîtresse !
-Eh, qu'est-ce que vous complotez tous les deux ?! Hurle sa mère en direction de la cuisine
-On discute entre adultes ! Lui réplique Lucas, ce qui nous fait exploser de rire toutes les deux.
J'ai glissé le dvd de Casimir dans le lecteur, installé confortablement Lucas dans le fauteuil en faisant une prière intérieure pour qu'il ne foute pas du chocolat partout sur ma nouvelle housse et j'ai servi un bon verre d'Epine artisanale pour Adèle et moi, sans oublier quelques indispensables pistaches.
-Sans blague Lisa, je suis sûre que tu serais une bonne mère tu sais, m'a lancé Adèle d'entrée de jeu.
-Et c'est r' parti ! Je réponds en levant les yeux au ciel. Ecoute, je ferais certainement une bonne mère et une épouse parfaite, mais c'est pas au programme, ok ? Et maintenant, si on changeait de sujet, qu'est-ce que t'en dis, hein ?
Y'a pas de problème chérie... des nouvelles de Sam ?
-Pétasse.

Et tranquillement, pendant que la nuit glissait sur nous on a glissé avec elle, un petit moment de grâce à parler de tout et de rien devant le feu de cheminée, à répondre Hippolyte à Lucas qui n'arrivait pas à mémoriser le prénom du cousin de Casimir, à se marrer comme des mômes en évoquant une à une toutes les soirées mémorables qu'on s'était faite- comme celle où on s'était retrouvé sur un bateau avec des marins irlandais, avec que des inconnus qui s'embrassaient de partout- et des fois on chuchotaient comme des ados pour ne pas que Lucas nous entendent, on pouvait être assez crues des fois, et nos soirées aussi, enfin quelques-unes .
On a parlé de rien de sérieux, on s'enfonçaient juste un peu plus dans le canapé, les genoux remontés  sous le menton et le verre à portée de main, dehors c'était l'hiver et la nuit était tombée, on aurait pu rester comme ça pendant des heures et on aurait trouvé une solution à tous les problèmes rien qu'en se marrant, ces petits moments feutrés je les aurais échangé pour rien au monde et c'était meilleur quand c'était pas prévu, mais ça tout le monde le sait.
A dix-huit heures passées Adèle s'est arrachée de mon vieux canapé en couinant, c'est pas l' tout mais faut aller préparer à manger elle a dit, y a école demain et son Charles qui était sûrement rentré du boulot et qui devait commencer à se demander où ils étaient passés...Moi aussi je les ai laissé partir à regret mais fallait pas rêver, si ces moments-là étaient si bons c'est parce qu'ils étaient rares, du moins c'est ce que je pensais, et peut-être que j'étais à côté de la plaque, je sais pas, en tout cas j'aurais bien prolongé la soirée encore un peu et faut reconnaître que quand la porte s'est refermée derrière eux je me suis sentie toute conne, j'ai regardé les flammes danser dans la cheminée et j'ai eu l'impression qu'elles se foutaient de ma gueule...
Quand Sam a sonné chez moi quelques heures après j'étais dans un drôle d'état d'esprit. J'avais essayé d'écrire, sans réussir à aligner une seule ligne, j'avais mis de la musique et changé de cd toutes les deux secondes, éteint et rallumé trois fois la télé, j'avais finalement entrepris de bouquiner tranquillement et même "Elles se rendent pas compte "de Boris Vian n'avait pas réussi à me faire rire, c'est dire si ça n'allait pas fort...y avait un truc qui clochait et je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus, aussi quand i a sonné, j'ai décidé de me contrôler pour le laisser entrer, je me voyais pas lui claquer la porte au nez pour le rappeler deux minutes
après, je lui ai dit calmement "entre", un sourire idiot aux lèvres, un joint  à la main, oui oui ça va, entre, je savais que t'allais passer de toute façon. Il m'a demandé si un resto me tentait, j'ai dit oui oui y a pas de problème, je te laisse prendre tout ça en main, je suis d'humeur bizarre ce soir et ce petit pet' n’a rien arrangé tu vois, je sais pas ...Et pendant que je disais ça je me suis demandée si prendre tout ça en main ça voulait pas dire aussi prends tout, ma bouche, mon corps, plaque-moi contre le mur et passe ta main sous ma jupe (j'avais retrouvé mes bas), embrasse-moi comme un sauvage, touche-moi comme un conquérant, regarde-moi dans les yeux et dis-moi"tu vas m’aimer, tu vas voir comme tu vas m'aimer ..." d'un ton plein de promesses, prends tout ça en main, prends tout ça en main, s'il te plaît...
Je l'ai regardé de côté pendant qu'il conduisait, ça faisait une semaine que j'avais reçu sa lettre et il avait l'air tétanisé, de temps en temps il s'essuyait la main sur son jean' s, à un moment il a vu que je le regardais, il s'est retourné et m'a demandée où je voulais aller, si j'avais pas une idée et je me suis dit putain, c'est pas gagné hein, moi et mes idées à la con...
Dès qu'on a été tranquillement assis il m'a regardée dans les yeux et m'a demandée ce qui n'allait pas et je savais à quoi il pensait, je savais que son coeur faisait des bonds dans tous les sens et qu'il devait lutter pour pas s'essuyer encore une fois les mains sur son pantalon. Alors je sais pas, tout est sorti d'un seul coup. Je me sentais en confiance avec lui, j'ai attendu que le serveur ai fini de prendre nos commandes et j'ai commencé à parler d'une voix douce...
-Sam, oh Sam, je me sens seule des fois, tu vois, des fois je regarde les gens déambuler et courir vers leurs obligations et ben par moment...je les envie tu vois. J'avais dit ça d'une voix étranglée, c'était pas facile à avouer et il le savait, à quel point j'étais fière...
Je les envie j'ai continué, parce que ma liberté, ma petite liberté chérie, que j'ai conservé contre vents et marées, hein, à quoi elle me sert finalement ? A quoi elle me sert si je peux la partager avec personne ?
-Mais ça, ça tient qu'à toi tu sais, m'a- t'il coupée
-Oh oui Sam, je sais, ça .Je le sais, je lui ai répondu dans un sourire. Mais c'est plus compliqué que ça tu vois, je les envie par moments et en même temps je me vois pas avec cette vie-là, je sais pas comment t'expliquer.
Après un petit temps mort durant lequel le serveur nous a apporté les apéros, j'ai continué.
La belle baraque, le mari qui rentre après ses huit heures de boulot et la bouffe qui mijote sur le feu, tu vois, tout ça, ça me fait pas rêver, je pourrais pas. Les vacances d'été à la mer, l'hiver à la neige, les visites chez le pédiatre et puis tout ça, faire l'amour de moins en moins souvent, hein, jusqu'au jour où lui prend une maîtresse et où elle finit par le traiter de minable devant tout le monde, ben voilà, ça fait pas mal de belles histoires d'amour fichues en l'air je trouve.
-Mais t’as que des clichés dans la tête !! Putain mais ça se passe pas forcément comme ça non plus, c'est pas forcément CA la vie à deux !
-Qu'est-ce que tu me proposes d'autres alors ? Je lui ai demandé calmement, un vague sourire crâneur aux lèvres.
Il a pas répondu tout de suite, il a bu une gorgée de Martini lentement, en regardant autour de lui et moi je me demandais ce qu'il allait bien pouvoir répondre à ça, je crois que j'attendais qu'il m'étonne.
Puis il a reposé son verre, il a planté ses yeux dans les miens et il a souri.
-Je te propose de dîner toute seule il a dit en se levant.
Il a posé sa serviette sur la table et il m'a plantée là, avec la fille qui se pointait vers moi pour me vendre une de ses roses, avec nos deux assiettes intactes et la bouteille de vin pas entamée, avec les regards de la table d'à côté braqués sur moi, avec ma fierté et mes belles idées.


Commentaires sur cette fiche :

Posté le 18-08-2007, par Kyana (Note : 9/10)

Je m’attendais à tout sauf à cette fin et pourtant, elle semble tellement évidente. Elle me parle ton histoire, elle va me faire réfléchir aussi... Merci!

Posté le 19-06-2007, par gary (Note : 9/10)

je sais pas pourquoi, mais la fin m'a donné envie de pleurer... merci pour ce texte qui me parle tant...

Posté le 16-03-2007, par Pouche (Note : 9/10)

Je suis restée sur ma faim !!!

Posté le 01-03-2007, par Olga28 (Note : 8/10)

...j'avais oublié de noter!

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