| Comme une bulle de savon ... |
Je sortais de ma banque et pour une fois, je n'étais ni angoissée ni énervée.
J'étais à découvert depuis belle lurette, j'avais d'ailleurs changé de banque pour plus de facilité, et eux, je les remboursais petit à petit, c'était convenu comme ça , signé noir sur blanc.
Mais malheureusement, je dépassais mon autorisation de six cent francs. Elle voulait envoyer mon dossier au contentieux.
-Pour six cent francs ?! j’ai dit
-Je vous ai dit trois cent francs par mois, ai-je continué, et vous avez accepté ma proposition.
Vous me refusez des prélèvements que vous facturez cent cinquante francs chacun. Ces prélèvements je les avais oublié, je peux pas penser à tout. Mais ces trois cent francs, je vous les donne, oui ou non ?
-Ca oui, je ne dis pas le contraire. Mais vous dépassez de six cent francs maintenant, avec ces prélèvements.
Vous auriez du vous douter que c'était facturé, mademoiselle. Là, je vais pas pouvoir faire autrement, vous savez, hein. Là, c'est le contentieux.
-Et bien c'est parfait. Allons-y pour le contentieux.
Je me suis levée, j'ai pris ma fille sous le bras, je l'ai consciencieusement mise dans sa poussette et je suis partie.
-Va où, man ? Va où...? me demandait ma fille.
Moi je suis partie sans même lui dire au revoir à cette conne. Merde, je faisais mon possible pour que tout aille bien, je travaillais, je faisais gaffe à mes dépenses, mais y en avait marre de voir leurs gueules, à ces banquiers, leurs sourires quand l'argent arrivait, et le sale rictus qui se dessinait sur leur visage quand le compte se vidait. Et au moindre pépin, ils adoptent la tête du flic qui t'a surpris à griller un feu rouge, les poings sur les hanches, le regard sévère et la moustache frétillante. Dans ces cas-là j'avais l'impression de retomber en enfance.
Comme à l'école, quand on baisse la tête pour demander pardon à la maîtresse, pour avoir fait la grenouille sur la table quand elle avait le dos tourné. Alors là, j'en ai eu marre, j'avais tué personne, j'avais pas grillé de stop et j'avais pas fait la grenouille sur la table.
Aussi suis-je sortie la tête haute, sans aucune honte. Six cent francs, j 't'en foutrais !
Enfin bon. Je suis partie en sifflotant "In the navy" des Village People. Pourquoi celle-là, j'en sais rien, et je me suis mise à marcher d'un bon pas .Je cherchais l'île Simon. Je me souvenais que c'était un grand parc tout vert au bord de la Loire, avec une petite plage. Je voulais y emmener Yona, "de l'eau pou' yoyo, maman"
-ok, ok, on y va chérie, on y va. Elle cherche maman, elle cherche...Putain mais elle est où, l'île Simon ?!
J'ai demandé à un vieux monsieur mon chemin et en fait je m’étais trompée de pont, pour accéder à l'île Simon c'était l'autre pont, qui se trouvait à un kilomètre de là. Heureusement, j'avais mis mes docks.
On est enfin arrivés sur l’île, tout était vert, des arbres et de la verdure à n'en plus finir, j'ai respiré un grand coup, j'ai avalé un grand bol d'air, ce que j'aurais voulu c'est me faire construire une belle petite maison au milieu de tout ça.Je ferais de la peinture où j'écrirais des bouquins et je vivrais de ça, je vivrais comme une ermite.
En attendant, les chemins pour en arriver là étaient pour le moins tortueux. De grosses racines sortaient de terre et j'ai bien failli me casser la gueule plusieurs fois, d'autant que je portais la poussette à bout de bras.
Je rêvais de ça souvent, je rêvais de tout planter et d'apprendre à Yona le vrai goût de la vie. J’avais pas plus que ça envie de la voir première de sa classe, de voir ses culottes courtes se transformer en tailleur, son cartable en mallette, de la voir se démener pour gagner beaucoup d’argent, payer ses crédits et ses vacances d'hiver.
Je trouvais ça navrant .Je valais sans doute pas mieux avec mes découverts et des crédits qu'on risquait pas de m'accorder mais j’appréciais chaque jour de ma vie, chaque fou rire avec yoyo, chaque expresso à la terrasse ensoleillée d’un café, chaque "maman" de yona, chaque pantalon que je pouvais m'offrir. Je pouvais me tromper
mais j’avais pas l'impression que c'était le cas de tout le monde. Enfin, j’essayais malgré tout de lui faire découvrir la beauté des choses, la vraie beauté de la nature. Même en ville, il y avait toujours un petit oiseau pour s'arrêter trente secondes et grignoter un bout de pain abandonné par terre. En rentrant de chez la nourrice, je m'arrêtais toujours pour lui faire admirer les étoiles, en lui parlant doucement. Ces moments de grâce, je les aurais échangé pour rien au monde. Quand j'ai enfin mis un pied sur le sable, j'ai posé la poussette en soufflant de soulagement.
Je l'ai reprise immédiatement parce qu'évidemment, une poussette ça roule pas sur le sable. Avec ce soleil de plomb, l'eau y'avait que ça de bon, et à peine arrivée, yona a posé son cul dans l'eau avant que j'ai pu dire ouf, et je voyais sa couche qui gonflait comme un ballon. Elle était heureuse de pouvoir patauger, "yoyo remets ton chapeau !" et c'était tout ce qui comptait. Evidemment, ça m'arrivait de me sentir un peu seule, j'avais quitté son père alors que j'étais encore enceinte.
Le jour où je m'étais aperçue que les rapports de force qu'on entretenait n’était pas un jeu mais qu'il tentait réellement de me mater, le jour où j'avais compris que je n'étais qu'une salope qui voulait pas obéir à son mari, j'étais partie.
Alors c'est sûr que des fois, l'amour me manquait, les bras d'un amoureux me manquaient, mais je voulais pas me précipiter.Je n'avais aucune envie de prendre un mec parce que mère célibataire c'était pas pratique, d'ailleurs moi je trouvais ça pratique. J'étais une idéaliste, pas prête à renoncer, mais jusqu'à aujourd'hui, aucun ne m'avait faite vibrer comme Léo.
-Excusez -moi, vous êtes de la région?
J'ai relevé la tête d'un coup sec tout en rêvant à tout ça, j'étais en train de faire des pâtés de sable pour épater ma fille et cette voix m'a faite sursauter.
-oui, j'ai répondu en attendant la suite.
-y a une piscine, dans le coin ?
-dans le coin, non. Elle est plutôt loin d'ici, sur les rives du cher. Ici c'est la Loire.
-Euh...je connais pas du tout la région, je sais pas où c'est...J'ai découvert ce coin par hasard, c'est magnifique ici.
-Vous êtes en vacances?
-Non...je suis routier. J'ai une pause de neuf heures, c'est obligatoire quand on roule toute la journée.
Il a marqué un temps d'arrêt puis il a ajouté en souriant:
-Mes collègues se sont arrêtés au bar pour faire une belote. Alors je suis parti.
Ca c'est un truc que je comprenais très bien, j'ai toujours détesté jouer aux cartes, je me suis toujours dit que j'aurais largement le temps quand je serais vieille.
Je n'avais pas hésité à engager la conversation, ce type là était tout simplement splendide et le fait qu'il porte des lunettes noires ajoutait à son charme mystérieux. J'espérais juste qu'en dessous, il ne louchait pas.
-Vous venez souvent, ici ?
-Non, j'ai répondu. Mais j'aime bien. C'est paisible, ici, on dirait que le temps s'est arrêté.
C'était la première fois que je rencontrais un routier et je les avais pas imaginé comme ça. Je me sentais légèrement intimidée, et il faut reconnaître que cette rencontre rattrapait largement celle avec ma banquière.
On a discuté de tout et de rien, non je n'étais pas mariée, mère célibataire oui c'est dur des fois, comme pour tout le monde, génial à plein d'autres moments. Lui, célibataire sans enfant, sillonnait les routes de l'Allemagne à l'Italie, et restait cependant très évasif sur tout ce qui faisait sa vie.
-Bon. Ben je vais quand même aller me reposer un peu .Je vais m'allonger là-bas, à l'ombre. Si vous avez besoin, n'hésitez pas.
Oh oui, j'ai besoin ! Besoin de sentir ton odeur, de goûter ta peau, que tu me prennes sans dire un mot, sans discours ni promesses, besoin de finir cette journée dans tes bras.
Tu sais faut pas croire, on rêve toutes que soudain un inconnu vous offre des fleurs, qu'on soit dures ou douces, indépendantes ou vulnérables, tendres ou froides, on a toutes gardé au fond un coeur de midinette, on nous a tellement bassiné avec Cendrillon et la Belle au bois dormant, qu'est-ce que tu veux, c'est sûr on est pas toujours prête à l' avouer, mais moi aussi j'en ai secrètement rêvé, dis moi que j'ai eu raison d'y croire, appelle moi Cendrillon, au moins une fois dans ma vie, je t'appellerai Brando...
-Eh, ça va ? Vous êtes toujours là ?!
-pa...pardon ? oui ? vous disiez...?
-Et bien on dirait que vous étiez partie loin d'ici, tout à coup, a- t-il dit en souriant.
Je vous disais si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas à m'appeler, je vais m'allonger sous cet arbre, là-bas.J'ai senti que j'étais toute rouge.
-Ok. Merci. Si je me noie je vous appelle j'ai dit d'une petite voix.
J'essayais d’être drôle mais me faire surprendre en flagrant délice de rêverie amoureuse m'avait donné un certain vertige.J'avais l'impression qu'il avait lu dans mes pensées, va savoir si je n'avais pas même laissé échapper quelques phrases à voix haute.Cendrillon. N'importe quoi.
J'ai plongé ma tête dans l'eau pour me rafraîchir les idées, en me relevant j'ai éclaboussé ma fille avec mes cheveux, elle a éclaté de rire. J'ai recommencé. Quand un truc la faisait rigoler je pouvais plus m’arrêter, son rire était ma musique préférée, juste avant celle de Lynda Lemay. Je sentais le regard du routier très sexy dans mon dos, je me suis retournée pour vérifier. Ses yeux étaient plantés sur moi .Visiblement il arrivait pas à dormir. Moi j’arrivais pas à bronzer, mais ça n'avait rien à voir.
De retour chez moi, le soir, j'avais encore les yeux dans le vague. Il ne s'était rien passé entre lui et moi, je veux dire rien de sexuel à proprement parler. Il m'avait rejoint en me disant je vous regarde, j'arrive pas à dormir, vous formez un joli tableau vous et votre fille .C'est drôle, toutes les deux vous avez l'air sur une autre planète, on dirait que rien ne peut vous atteindre.On avait parlé comme ça pendant prés de deux heures, on s'était assis dans le sable, on était si proche que nos épaules se touchaient, notre proximité physique, la chaleur et ses yeux qui se plantaient dans les miens quand il y avait un blanc faisait que je respirais plus vite parfois, et aujourd'hui encore, je ne sais pas comment j'ai fait pour ne pas lui sauter dessus.
Mais je savais que parfois, il valait mieux rester sur sa faim, ça permettait de ne pas gâcher ces petits moments de grâce.Parfois entre une rencontre de cinq minutes et une histoire de trois ans, il n' y avait pas de différence, c'était aussi intense et lumineux.
Le lendemain j'ai acheté le journal local pour consulter les offres d'emplois. Je le feuilletais quand j'ai eu le choc de ma vie.En page trois s'étalait la photo de mon prince charmant, enfin son portrait robot, mais il n'était pas difficile à reconnaître.Je me suis jetée précipitamment sur l'article, j'avais du mal à respirer.
Le texte disait qu'il avait fait une série de braquages dans toute la France et que le lascar courait toujours.
J'ai renversé ma tête sur le canapé d'un air rêveur. Y avait une époque pas si lointaine où rien que ça aurait suffi à me rendre à moitié dingue, une époque où moi aussi j'avais vaguement déconné et ça aurait été tellement bon faire une putain d'équipe avec un mec pareil.
J'ai poursuivi l'article en poussant un petit soupir nostalgique quand ça a cogné à la porte. Je suis allée ouvrir, ma tasse de café à la main.
- Bonjour, j'ai dit, un peu sonnée.
- Faut que tu m'héberges, il a déclaré en me mettant son flingue sous le nez, un vague sourire aux lèvres.
- Ca va, pose ça j'ai répondu. T'es dans tous les journaux, gros malin. Pourquoi tu m'as suivie ? J'ai demandé après un court silence.
- Tu l'as dit, je suis dans tous les journaux, faut attendre que ça se tasse. Et c'est toi qui a le plus joli cul que j'ai rencontré jusque là.
- Ca va pas suffire, comme raison, j'ai dit en le laissant entrer.